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Au temps du Coronavirus

 

Dans l’Agence de Presse “ACP” du Cameroun, le 11 septembre 2020 à 10h30 est parue la dépêche ici rapportée :

Mgr Samuel Kleda Archevêque métropolitain de la ville de Douala affirme que tous les patients du Coronavirus qui ont reçu son protocole thérapeutique, ont été guéris.

Mgr Samuel Kleda face à la presse le 10 septembre 2020 hier, s’est voulu sûr de lui, pour ce qui est de la lutte contre le Coronavirus dans notre pays. Il a affirmé que la pandémie qui a affecté le monde a été vaincue au Cameroun. Les chiffres de patients suivis ici et hors de nos frontières qu’il a avancé hier, avoisinent sont tout de même importants. “De mars à août 2020, 9071 patients ont bénéficié du protocole aussi bien au Cameroun qu’à l’extérieur, notamment les États-Unis, la France, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, la Zambie, le Gabon etc.”, a-t-il déclaré.

On se rappelle que Mgr Samuel Kleda au mois de juin 2020 avait dévoilé l’identité des produits qu’il utilise pour soigner les personnes atteinte du Coronavirus. Il s’agit d’Élixir Covid et Adsak Covid, qui se prennent de façon simultanée, lorsqu’on est testé positif à la COVID-19. Le prélat avait indiqué que ces produits sont faits à base de plantes médicinales. Le premier de ses produits Élixir Covid, a pour principal élément le Trichilia emetica, communément appelé “Mafura”, qui est un arbre de la savane présent dans les zones septentrionales, notamment les régions de l’Extrême-Nord et de l’Adamaoua. Il est très prisé en pharmacopée traditionnelle. Le deuxième des produits, Adsak Covid, est fait avec une variété de l’Aloe Vera.

Lors de la conférence de presse du 10 septembre 2020, Mgr Samuel Kleda a rassuré sur l’efficacité de son protocole. “Le protocole traite donc efficacement le Coronavirus avec le respect des normes de standardisation et du processus de fabrication. La mixture n’est pas toxique et ne produit aucun effet secondaire. Aucun patient n’a jamais présenté de malaise après avoir pris le traitement. Il faut bien observer qu’aucun décès n’a été enregistré parmi les patients qui ont pris le remède. Même les patients sous assistance respiratoire ont été sauvés… Nous avons vaincu le COVID au Cameroun. Mon équipe et moi comptons désormais orienter le protocole vers la prise en charge d’autres pathologie, sans bien évidemment oublier le Coronavirus”, a-t-il déclaré.

À vrai dire, pour être sincère, cette dépêche, surtout lue au cœur de l’Amérique latine où chaque jour la courbe exponentielle des morts et des personnes contaminées tend à s’élever, et où nous vivons en plein la recherche morbide de guérisons et de miracles, qui recourt au dépôt d’une religiosité à la limite de la magie, de l’ignorance et du retour à la plénitude de l’irrationalité, m’a rappelé un article que j’avais publié en 2000, pour les “Cahiers de la Quinzaine” n. 6, Département de Droit Canonique, Université Catholique d’Afrique Centrale, Yaoundé. À le relire aujourd’hui, bien qu’il nécessite une mise à jour bibliographique, il me semble qu’il conserve sa validité.

Je le publie dans son intégralité, espérant ainsi apporter une contribution à la lutte contre l’ennemi commun, le COVID-19, à l’égard duquel nous devons construire, dans ce qui se présente comme la troisième guerre mondiale, un front commun qui aspire à l’anéantir.

 

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14 février 1998. Quartier de Nsam, dans la périphérie de Yaoundé (Cameroun), à 10 heures. Un wagon-citerne chargé d’essence entre en collision avec un autre, en stationnement et attendant d’être vidé.

La violence du choc provoque un déraillement. Une des citernes se fissure, laissant échapper du liquide. La population accourt et se précipite pour en recueillir. Des familles entières viennent, s’appelant l’une l’autre. On cherche à agrandir les fissures d’où s’écoule le liquide afin de mieux se servir. La foule augmente d’une minute à l’autre. Voitures et motocyclettes s’arrêtent. Chacun a en main de quoi recueillir : fûts, bidons, seaux, cuvettes, marmites, assiettes.

Soudain, c’est la tragédie : une flamme, puis une forte explosion. Et encore de petites explosions, de petites flammes. Quand on aura éteint les dernières flammes, ce sera un spectacle terrifiant. Sur un vaste espace où tout est complètement détruit, on comptera plus de deux cents morts et un nombre imprécis de brûlés extrêmement graves[1].

L’homélie de Mgr Jean Zoa

Le 22 février, en présence du Président de la République du Cameroun et des plus hautes autorités du pays, Mgr Jean Zoa[2], Archevêque de Yaoundé, prononce une homélie qui est l’une des dernières avant sa mort soudaine. C’est en quelque sorte un testament théologico-pastoral que l’Archevêque lègue à la postérité au terme d’un long épiscopat[3].

Le point central, qui ne fait que répéter et synthétiser son long et très riche magistère, on le trouve dans le rapport du christianisme en Afrique avec la modernité.

Dès le début de son homélie, Mgr Zoa aborde de l’intérieur de la tradition beti le problème posé par ces morts[4] : “Un décès cache toujours une cause, une explication, un message”.

Il écarte aussitôt l’interprétation abusive de cette conviction traditionnelle pour en donner le sens authentique.

“L’homme est conscient de cheminer vers un jugement. Il porte en lui-même un appel à la conversion. Nous sommes portés à attribuer à Dieu les malheurs qui nous arrivent pour nous justifier nous-mêmes et pour donner tous les torts aux autres. Nous sommes surpris, nous sommes pris par la peur, il faut tout de suite trouver des coupables, des gens à accuser, des boucs émissaires”.

S’opposant aux solutions faciles, aux raccourcis qui laissent les problèmes intacts, au cercle vicieux et sans fin où l’homme reste esclave de forces occultes qui s’emparent de lui et le privent de toute liberté et de toute possibilité de développement, Mgr Jean Zoa rappelle les fondements d’une théologie de la création. L’homme a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. En cet homme, Dieu veut continuer sa création. Il lui a donné l’intelligence, et la raison est un devoir de l’homme, en tant qu’image de Dieu. L’homme doit reproduire dans son comportement des réflexes d’intelligence, de raison et de rationalité[5]. Et il n’est pas admissible de refuser d’utiliser l’intelligence et le sens de la responsabilité en disant : “C’est Dieu qui a permis qu’il en soit ainsi”.

Dans les propos de l’Archevêque de Yaoundé, Nsam devient le rappel vigoureux d’un devoir vital, un devoir non facultatif, celui d’accepter et d’assumer la modernité avec ses exigences. “Nous ne sommes pas libres d’accepter la modernité !”, proclame Mgr Jean Zoa. “Si nous refusons en 1998 la modernité et ses lois, il vaut mieux que nous acceptions carrément et franchement le suicide massif et collectif”.

L’Archevêque parle en pasteur qui a parcouru son pays au centimètre près, village par village. Il connaît bien la mentalité et le langage des gens. Il sait quelles sont les vraies résistances qui, fondamentalement, s’opposent à un projet de développement.

C’est pourquoi il insiste sur ce qui est le nœud de chaque question, le problème de la rationalité qui doit entrer dans les comportements des gens à partir de l’école maternelle. Elle doit entrer dans les coutumes du peuple. Et ici, face à l’horrible spectacle des morts brûlés et calcinés de Nsam, au supplice de tant de brûlés, l’homélie adopte un ton et une menace prophétique :

“Qu’on n’entende plus dire : ‘Il fait le Blanc !’. J’ai dit, dans certaines tournées, qu’ils iront directement en enfer les Africains et Africaines qui, même en s’amusant, disent : ‘Le Noir ne meurt pas de saleté’. Ils iront dans ‘mon’ enfer !”.

Ceci exige une lutte habituelle, continuelle, acharnée, communautaire et solidaire contre la misère et la pauvreté. La pauvreté évangélique n’a rien à voir avec le manque de dzin, le manque de dignité, cette dignité qui faisait la fierté des ancêtres.

Pour Mgr Jean Zoa, la dignité s’oppose à la tentation diabolique de transformer des pierres en pains, tentation qui est contre la loi de la rationalité. On obtient le pain par le travail, en recourant aux lois de la nature et du progrès scientifique.

Il n’y pas de dignité à se ruer pour recueillir du carburant qui s’écoule d’un wagon-citerne.

Et aux partisans d’une vision idyllique voyant et vantant toujours et partout “la joie de vivre de l’Africain”, Mgr Jean Zoa répète avec force que “la joie de vivre africaine ne peut pas faire que l’essence devienne de l’eau avec laquelle on s’amuse”.

Emilio Grasso

(À suivre)

 

 

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[1] Cf. “L’Effort camerounais” n° 1096 (1998) 3.

[2] Une première approche de l’enseignement de Mgr Zoa a été tentée par un congrès quelques mois après sa mort : cf. Monseigneur Jean Zoa. Son héritage et son enseignement. Actes du Colloque. Yaoundé, 9 et 10 décembre 1998, Centre d’Études Redemptor hominis, Mbalmayo 1999. Dans une lettre de la Secrétairerie d’État (Prot. N° 542.904), envoyée après la publication des Actes par le Cardinal Sodano, au nom du Saint-Père, Mgr Jean Zoa était présenté comme une “grande figure de l’épiscopat africain… pasteur zélé et généreux”. De son côté, le Cardinal Jozef Tomko, Préfet de la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples, dans une lettre adressée aux congressistes (Prot. N° 5231/98), affirmait que Mgr Zoa “a laissé une empreinte incomparable, non seulement parmi les catholiques, mais en toute autre personne de bonne volonté”. Il est à souhaiter que soit publiée une collection de ses écrits.

[3] Cf. Homélie de son Excellence Monseigneur Jean Zoa Archevêque de Yaoundé pour les Sinistrés de Nsam (22 février 1998).

[4] Les Beti appartiennent au groupe bantou dit pahouin, qui comprend aussi les Fang et les Bulu. C’est essentiellement une ethnie de la forêt qui habite les régions autour de la capitale Yaoundé, dont la population est encore aujourd’hui à prédominance beti. Pour connaître l’univers beti, voici quelques ouvrages fondamentaux : P. Laburthe-Tolra, Les seigneurs de la forêt. Essai sur le passé historique, l’organisation sociale et les normes éthiques des anciens Bëti du Cameroun, Publications de la Sorbonne, Paris 1981 ; P. Laburthe-Tolra, Initiations et sociétés secrètes au Cameroun. Les mystères de la nuit, Éditions Karthala, Paris 1985 ; P. Laburthe-Tolra, Vers la Lumière ? ou le Désir d’Ariel. À propos des Beti du Cameroun. Sociologie de la conversion, Éditions Karthala, Paris 1999.

[5] Il faut garder à l’esprit la différence fondamentale entre rationalité et rationalisme. Par rationalité, on entend la propriété constitutive de l’être pensant ; il peut aussi s’agir de la propriété de ce qui est conforme à la structure et aux lois de la raison, ou simplement ce qui concorde avec la raison, ou encore qui peut se comprendre et se justifier. Par rationalisme, au contraire, on entend le mythe d’une raison absolument autonome, totalisante, en mesure de satisfaire l’éternelle aspiration à l’identité, qui rejette tout ce qui n’est pas intelligible, y compris le mal, l’erreur et le péché, ou qui prétend transcender tout cela en offrant le salut même (gnosticisme).


 

 

18/09/2020

 

Catégorie : Articles