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Aux fidèles de la paroisse Sagrado Corazón de Jesús d’Ypacaraí (Paraguay) 

 

Mes chers amis,

En ce temps de pandémie, beaucoup de personnes prient le Rosaire et, en invoquant la Vierge Marie, répètent les mots : “... priez pour nous, pauvre pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort”.Homilia 34 18 09 2020 1

“Maintenant et à l’heure de notre mort”, c’est un rendez-vous que nous prenons avec Marie.

Pour être fidèles à ce rendez-vous avec la Mère de Dieu, nous devons nous habituer à la fidélité dans les petites choses.

Pour évangéliser la culture d’un peuple, il faut avoir le courage de commencer par les plus petites choses, afin que – comme le dit l’Évangile – à la fin des temps, dans la dernière heure, le Seigneur puisse dire à chacun de nous : “... Tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur” (Mt 25, 23).

Nous ne pouvons pas séparer la vie quotidienne des exigences de la foi. Cela reviendrait à séparer en Jésus la divinité de l’humanité.

De cette façon, Jésus ne serait plus, à la fois, vrai Dieu et vrai homme.

Maintenant, je vais vous raconter une petite histoire qu’il m’est arrivé de vivre.

Une fois, en rentrant à la maison, ils m’ont averti qu’un monsieur m’avait cherché et avait laissé son numéro de téléphone.

J’ai l’habitude, lorsque c’est possible, de ne pas reporter un engagement pris.

Lorsque l’on reporte un engagement, sans une nécessité réelle et urgente, lentement en surgissent de nouveaux qui font facilement oublier ceux qu’on avait pris auparavant.

C’est pourquoi j’ai immédiatement appelé le monsieur qui m’avait cherché. La secrétaire a répondu en me disant qu’il était occupé à ce moment-là, mais qu’il me rappellerait dans un petit instant.

Pour le peu que je connais de la célèbre hora paraguaya et de ce que signifient des expressions telles que “un petit instant”, je lui ai demandé s’il s’agissait d’un ratito ou d’un ratón[1].

La secrétaire a alors insisté, répétant que le responsable me rappellerait tout de suite.

Au bout de 23 minutes, alors que j’allais rendre visite à un malade, on m’a averti que le monsieur en question avait “ressuscité”.

J’ai pris le téléphone, j’ai écouté ce que ce monsieur désirait et, à la fin, je lui ai expliqué la différence entre un temps très court (ratito) et un temps long (ratón), et que tout discours commence toujours par la fidélité dans les petites choses.

La ponctualité n’est pas quelque chose qui appartienne à la culture d’un peuple particulier. Elle est plutôt l’une des expressions d’une culture fondée sur la foi, sur le fait de croire que Dieu a créé l’homme à son image et à sa ressemblance, et que “par son incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme” (Gaudium et Spes, 22). Pour cela, chaque homme mérite notre respect.

Justifier le manque de ponctualité au nom de la culture paraguayenne est l’une des nombreuses sottises que l’on répète sans comprendre ce que l’on dit. C’est aussi une position raciste qui fait du Paraguayen un homme inférieur aux autres, incapable de vivre selon la parole qu’il a lui-même donnée, un homme qui vit seul, tout seul, comme s’il était “une île entourée de terre”[2].

Nul n’est une île – c’est le titre d’un des plus beaux livres de Thomas Merton – et ne pas être une île signifie vivre avec les autres, sans faire de son propre moi ou de sa propre liberté le seul absolu, devant lequel chaque genou devrait fléchir, parce que chacun devrait être à notre service, comme si nous étions les maîtres absolus du temps et de l’espace.

Lorsque la liberté du moi devient absolue, il n’existe plus de vérité objective qui ait une valeur pour tous. Chacun a son heure et sa vérité, et la conséquence est la dissolution de toute possibilité de vie sociale. On tombe donc dans ce qu’on appelle “la dictature du relativisme”, où les valeurs absolues de jugement font défaut, car chacun a sa liberté, ses valeurs, son heure.

Helio Vera, dans le traité classique sur la culture paraguayenne En busca del hueso perdido (“À la recherche de l’os perHomilia 34 18 09 2020 2du”), parlant de la hora paraguaya, écrit :

“Son propre temps s’exprime, entre autres, dans la célèbre hora paraguaya, qui peut être une heure avant ou une heure après. Ou peut-être deux. Mais ce ne sera jamais l’heure indiquée, pas même pour la réunion la plus importante, marquée par une carte d’invitation avec beaucoup d’armoiries et de lettres dorées. La langue populaire se moque de la ponctualité. Personne n’a le droit de s’indigner de la hora paraguaya. Le fait que quelqu’un arrive en retard à une réunion, ou le lendemain, n’est pas un acte délibéré d’impolitesse. Ce n’est pas non plus une insulte. Pas même un oubli involontaire. C’est simplement que les horaires inexorables ne font pas partie de notre culture...”.

Et Aníbal Romero Sanabria, dans son Más paraguayo que la mandioca (“Plus paraguayen que le manioc”), parle ainsi de la hora paraguaya :

“La hora paraguaya (8 h ce n’est pas 8 h, c’est 8 h 30 ou peut-être 9 h) ! Il n’y a pas grand-chose à dire, y compris dans les cérémonies officielles on fixe une heure avant ‘parce que nous savons déjà qu’ils vont venir plus tard’. De cette façon, aucun entrepreneur ne peut établir son agenda, aucune gestion du temps ne peut être structurée”.

À ceux qui te regardent de haut en bas comme pour te dire : “Le pauvre !... Tu ne connais pas la culture paraguayenne. Que peux-tu comprendre de notre culture ?”, je veux juste rappeler que le manque de ponctualité n’est pas seulement le fait des Paraguayens, mais de tous les êtres humains.

C’est le fait aussi des Italiens et, de manière tout à fait particulière, des Romains. Moi, citoyen romain, je connais bien cette mauvaise habitude.

Je termine par une petite anecdote que l’Agence de presse Reuters a lancée le 25 avril 2005 à 14h30 :

“Benoît XVI, arrivé avec quelques minutes de retard à la première audience avec ses compatriotes, s’est Homilia 34 18 09 2020 4excusé puis a plaisanté en allemand : ‘Je me suis peut-être déjà italianisé !’”.

C’est juste une anecdote. Mais il serait bon de tirer une grande leçon de ce petit fait et de ne pas faire comme certains enfants qui absolutisent leurs défauts, ne savent accepter aucune observation, ne savent pas demander des excuses, se mettent en colère et ne t’adressent plus la parole. De plus, si tu te permets de dire quelque chose, ils te classent immédiatement comme argel (arrogant).

Si nous manquons de fidélité dans les petites choses, il est inutile d’attendre le changement dans les grandes choses.

Et la culture de l’opareí (tout aboutit au néant) continuera de dominer, même si l’on change la couleur de la chemise qu’on porte[3].

Que Marie, Mère de Jésus et notre Mère, surtout en ce temps du Coronavirus, prie “pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort”.

Separador de poemas

 

À l’occasion de cette homélie, j’adresse un salut particulier à mon ami Pedrito de la paroisse de La Piedad dans l’archidiocèse d’Asunción et à ses parents qui peuvent contempler en lui la présence vivante de Jésus dans leur maison.

Et que la bénédiction du Dieu tout-puissant,
le Père, le Fils et le Saint-Esprit,
descende sur vous et demeure toujours avec vous.
Amen.

 

Emilio firmaP. Emilio Grasso

 

 

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[1] En espagnol, il y a un jeu de mots, qu’on ne peut traduire en français, sur l’expression “un petit instant” qui se traduit par un ratito, mais qui, avec un forçage linguistique, signifie aussi “une petite souris" (ratita ou ratoncito). Lorsqu’un ratito devient un long temps d’attente, alors en plaisantant on dit qu’il est un ratón, “une grosse souris”. D’où le titre de cette homélie : Un ratito no es un ratón.

[2] Il est fait référence ici à l’expression du plus grand écrivain paraguayen, Augusto Roa Bastos, qui parle du Paraguay comme d’una isla rodeada de tierra.

[3] On fait ici allusion au phénomène du transformisme politique et au fait de monter sur le char du vainqueur de la dernière compétition électorale.

 

(Traduit de l’italien par Michele Chiappo)

 

 

18/10/2020

 

Catégorie : Homélies et discours