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La personne, miette d’Eucharistie

À cet égard, ce qui guidait Mère Teresa est ce que l’on pourrait qualifier de théologie du fragment. Comme le Christ, tout leWashington, DC. USA, 13th June, 1986Mother Teresa visits the White House and meets with President Ronald Reagan. Christ, est présent dans chaque miette de l’hostie consacrée (et l’Eucharistie – Messe et adoration quotidiennes – est au centre de la spiritualité de Mère Teresa), de même la personne qui se tient devant elle est l’unique Christ. Elle aime l’homme concret, non l’humanité en général. Elle se penche sur un pauvre à la fois, qui mérite toute son attention et son affection, non sur les multitudes de pauvres. Elle n’est pas d’accord sur la nécessité de faire les choses en grand :

“Ce qui nous intéresse, c’est l’individu. Pour arriver à aimer une personne, nous devons entrer en contact étroit avec elle. Si nous attendons qu’elles deviennent nombreuses, nous nous perdrons parmi le grand nombre et nous ne serons jamais capables de démontrer cet amour et ce respect pour la personne. Je crois dans la relation de personne à personne ; pour moi chaque personne est le Christ, et puisqu’il n’y a qu’un seul Jésus, à ce moment-là cette personne est l’unique personne au monde pour moi”.

C’est cette conviction qui se cache derrière l’une de ses phrases les plus célèbres :  “L’important n’est pas combien nous faisons, mais combien d’amour nous mettons dans ce que nous faisons”.

C’est précisément pour cela que son étoile polaire a toujours été le pour qui. Un sage hindou eut l’occasion de lui dire que les hindous agissent pour quelque chose, tandis qu’elle et ses sœurs agissaient pour quelqu’un. Pour sa part, elle répétait qu’elle n’aurait pas touché un lépreux pour tout l’argent du monde, et pourtant elle le soignait volontiers par amour de Dieu.

Mère Teresa elle-même a clarifié ce concept :

“Nous ne sommes pas ici pour le travail, mais pour Jésus, et tout ce que nous faisons, nous le faisons pour lui. Nous sommes avant tout des religieuses, non des assistantes sociales, des enseignantes, des infirmières ou des doctoresses ; nous sommes des sœurs, des religieuses qui servent Jésus dans les pauvres. C’est lui que nous soignons, c’est à lui que nous donnons à manger, c’est lui que nous habillons, que nous visitons et que nous réconfortons dans les pauvres, les délaissés, les malades, les orphelins et les mourants. Jésus est ici. C’est lui qui nous donne la force de continuer cette vie et de la vivre avec joie. Sans lui, nous ne pourrions pas faire ce que nous faisons, ni continuer à le faire toute une vie. Sans Jésus, notre vie serait absurde et incompréhensible. Lui seul l’explique”.

Et le Jésus de Mère Teresa est principalement le Jésus en croix qui lui dit : “J’ai soif”. C’est cette phrase qui domine derrière l’autel de toutes les chapelles des maisons de la congrégation. Non pas le Jésus qui multiplie les pains ou accomplit des miracles, mais un Jésus nécessiteux, impuissant. Avec elle, nous sommes aux antipodes d’une théologie de la prospérité ou d’un Jésus conçu comme une sorte de centre de bien-être, qui t’aide à te sentir bien.2X7E7B7 Mother Teresa with Sister Nirmala in Atlanta, Ga.

“Jésus – disait Mère Teresa – se fait pain de vie pour satisfaire notre faim de lui, pour satisfaire notre amour pour lui. Cela ne lui suffit pas encore, c’est pourquoi il fait de lui-même un affamé, afin que nous puissions satisfaire sa faim de notre amour”.

Même le pauvre peut donner de l’amour

Et elle discerne cette faim d’amour aussi chez le pauvre, car elle sait que nul ne vit seulement de pain. Ce dont les pauvres ont le plus besoin, c’est d’être désirés, car pour eux la chose la plus déchirante est la condition de gens mis au ban. C’est pourquoi elle préférait que les volontaires qui aidaient dans ses maisons donnent aux pauvres, plus encore que des aides matérielles, une part de leur temps.

Le pauvre n’est pas seulement digne d’être aimé (ce que la plupart des contemporains ignorent ou oublient), mais il est aussi capable d’aimer. Pour Mère Teresa, beaucoup ont une attitude paternaliste envers les pauvres, se considèrent supérieurs à eux, les voient comme incapables de donner, ignorant la grandeur dont ils ont souvent fait preuve au milieu des adversités.

Un épisode qu’elle a souvent raconté, même dans son discours d’acceptation du Nobel, est très significatif à cet égard :

 “J’ai eu une expérience extraordinaire avec une famille hindoue qui avait huit enfants. Un monsieur vint à notre maison et dit : ‘Mère Teresa, il y a une famille avec huit enfants, ils ne mangent pas depuis longtemps, faites quelque chose’. Alors je pris du riz et j’y allai immédiatement. Et je vis les enfants, les yeux brillants de faim. La mère prit le riz, le partagea, et sortit. Quand elle revint, je lui demandai : ‘Où es-tu allée, qu’as-tu fait ?’. Et elle me donna une réponse très simple : ‘Il y en a d’autres qui ont faim’. Cela me toucha énormément qu’elle sache qui étaient ses voisins, une famille musulmane, et qu’elle sache qu’ils avaient faim”.M3WGR5 St. John Paul II and Mother Teresa of Calcutta

Pour cette nuit-là, Mère Teresa – et l’on perçoit là sa grandeur – laissa cette femme avec la douce émotion d’avoir partagé le peu qui lui était nécessaire, et seulement le lendemain elle revint avec d’autres rations de riz.

Une expérience semblable fut celle qu’elle eut avec un mendiant qui, une nuit, alors qu’elle venait de rentrer de la cérémonie de Stockholm, sonna à la porte de la maison de Calcutta, lui dit qu’il avait entendu qu’on lui avait attribué un prix très important et lui remit les quelques pièces qu’il avait recueillies dans la journée : “Mère, j’ai entendu qu’on vous a donné un prix : moi aussi je veux vous donner quelque chose”. Et elle, pendant quelques jours, laissa en évidence, sur sa table, non pas le diplôme du Nobel, mais ces quelques pièces.

Pour tous, il s’agit de donner non pas du superflu, mais du nécessaire :

“Il y a quelque temps à Calcutta – raconta-t-elle – nous avions de grandes difficultés à trouver du sucre et je ne sais comment les enfants l’apprirent, et un enfant hindou de quatre ans rentra chez lui et dit à ses parents : ‘Je ne mangerai pas de sucre pendant trois jours et je donnerai mon sucre à Mère Teresa pour ses enfants’. Trois jours plus tard, les parents l’amenèrent à notre maison. Je ne l’avais jamais vu auparavant et ce petit garçon pouvait à peine prononcer mon nom, mais il savait exactement ce qu’il était venu faire”.

La prière de Mère Teresa

Il n’y a en elle aucune idéalisation des pauvres et de la pauvreté. Le Jésus pauvre se cache sous les traits peu attirants de l’ingrat, de l’irritable, de l’exigeant, de l’insupportable. C’est pourquoi sa prière quotidienne était de pouvoir le voir dans la personne de chaque souffrant et de réussir à dire malgré tout : “Jésus mon bien-aimé, qu’il est doux de te servir”.

Alors que dans la prière elle cherche Dieu, dans la contemplation elle le trouve, reconnaissant Jésus caché aussi bien sous les apparences du pain que sous l’aspect souffrant du pauvre. Dans sa forme de contemplation, qui passe par les plus pauvres parmi les pauvres, son regard perçoit que l’indigence n’influe en aucune manière sur la dignité essentielle, le destin et la valeur de l’être humain.KOLKATA, INDIA - FEBRUARY 08, 2014: Statue of Mother Teresa in the chapel of the Mother House, Kolkata, India. The statue was made in the pose in which the Mother prayed.

Pour elle, les chrétiens doivent justement être des

“contemplatifs au milieu du monde ; car ainsi nous sommes en sa présence vingt-quatre heures sur vingt-quatre : dans l’affamé, le nu, le sans-abri, l’indésirable, le non aimé, le négligé… en le faisant à lui, nous l’aimons, et en l’aimant nous devenons toujours plus un avec lui : et cette vie du Christ en nous est sainteté”.

C’est dans cette lumière que l’on comprend la différence entre une œuvre sociale et l’œuvre accomplie par Mère Teresa :

“Jésus nous a rachetés en devenant une seule chose avec nous. Ainsi nous aussi voulons être une seule chose avec lui en participant à sa souffrance et à sa passion, en rachetant toute la désolation des pauvres, aussi bien la misère matérielle que la pauvreté spirituelle. Nous pouvons les racheter seulement en étant un avec eux, en portant Dieu dans leurs vies et en les portant à lui”.

Ce christocentrisme, dont elle ne s’éloigne jamais, explique aussi son agacement devant des discours aussi ambitieux qu’inconclusifs et devant des réunions qui ne sont, dans le meilleur des cas, que des pertes de temps :

“J’ai participé à un rassemblement des supérieures générales en Europe. Elles ont parlé de changer les structures de la société, d’organiser les choses autrement, mais ça n'a rien donné ; de toutes ces paroles il n’est rien sorti en faveur des pauvres ou de la prédication du Christ aux personnes non religieuses et à ceux qui ignorent Dieu. J’ai été bien contente quand cela s’est terminé. Elles avaient insisté pour que j’y aille, mais je me suis sentie comme un poisson hors de l’eau”.KOLKATA, INDIA - OCTOBER 30, 2016: Sisters of The Missionaries of Charity pray at Mother Teresa tomb in Mothers House in Kolkata, India.

L’appel à la responsabilité

Le Jésus de Mère Teresa, assoiffé, affamé, blessé et impuissant, pose une question plutôt que de donner une réponse. Il appelle à la responsabilité.

Peut-être que là aussi réside une part du secret de l’incroyable fécondité spirituelle de Mère Teresa, qui se manifeste dans ces milliers de jeunes filles qui l’ont suivie en entrant dans la congrégation qu’elle a fondée, les Missionnaires de la Charité qui, à sa mort, comptaient 3 842 sœurs dans 594 maisons réparties dans 120 pays.

Il peut en effet surprendre qu’une femme si extraordinaire, lorsqu’on lui demanda quelle était, selon elle, la plus importante des œuvres de charité qu’elle avait accomplies, ait déclaré : “Pour moi, le travail le plus important est la formation des sœurs”.

Cela prouve également que la figure de Mère Teresa, ainsi que son héritage spirituel, sont tout sauf quiétistes ou déresponsabilisants. Comme Jésus lui a lancé un appel, elle l’a lancé à beaucoup, et celui qui relit sa vie repense à ces paroles de l’Évangile : “ C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous” (Jn 13, 15).

Michele Chiappo

 
 

Sources principales

  • Dhavamony M., Madre Teresa. Alle sorgenti della sua spiritualità. Una prospettiva teologica, Messaggero di sant’Antonio - Editrice, Padova 1999.
  • Farina R., Madre Teresa. La notte della fede, Piemme, Milano 2009.
  • Gaeta S., Madre Teresa. Il segreto della santità, San Paolo, Cinisello Balsamo (MI) 2016.
  • González-Balado J.L., Beata Teresa de Calcuta, San Pablo, Madrid 2003.
  • Gorrée G. - Barbier J., Madre Teresa di Calcutta, Città Nuova Editrice, Roma 1973.
  • Le Joly E., Madre Teresa e le Missionarie della Carità. Lo facciamo per Gesù, San Paolo, Cinisello Balsamo (MI) 1987.

(Traduction de l’italien par Franco Paladini)

 
 
 
24/09/2026