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Le père Hurtado, né à Viña del Mar (Chili) en 1901, entra au noviciat des jésuites après avoir obtenu sa licence en droit et avoir refusé une carrière politique et professionnelle prometteuse. Il poursuivit des études philosophiques et théologiques en Espagne, qu’il acheva à Louvain (Belgique), où il obtint également un doctorat en pédagogie et en psychologie. Entre-temps, le 24 août 1933, il fut ordonné prêtre par le cardinal J.-E. Van Roey, archevêque de Malines. De retour au Chili, il se consacra à une intense activité d’enseignement, d’exercices spirituels et d’innombrables rencontres ; il fut nommé assistant national de l’Action catholique et, en 1944, fonda le “Foyer du Christ” pour les sans-abris, qui s’ouvrira ensuite à diverses formes de pauvreté. En 1947, il fonda l’Association syndicale chilienne et, en 1951, lança la revue Mensaje pour diffuser les thèmes de la doctrine sociale de l’Église, auxquels Hurtado consacra plusieurs de ses écrits. En 1952, il mourut d’un cancer du pancréas, émouvant le Chili tout entier[1].

En canonisant le jésuite chilien lors de la Journée missionnaire mondiale de 2005, Benoît XVI souligna qu’il “chercha à s'identifier au Seigneur et à aimer les pauvres avec le même amour”, rappelant plus loin que “le Christ continue à exhorter ses disciples : ‘Donnez-leur vous-mêmes à manger’”. En découvrant sa vie, on voit combien ces paroles de configuration au Seigneur sont cruciales. Il ne suffit pas, en effet, de se souvenir de lui pour l’œuvre qui l’a rendu célèbre, le Hogar de Cristo (qui s’occupe encore aujourd’hui de plus de 40 000 personnes), pour la naissance d’un syndicat où les travailleurs pouvaient s’inspirer de la doctrine sociale de l’Église, pour l’intense apostolat auprès des étudiants, des ouvriers, des entrepreneurs, et pour ses écrits qui analysent la société et la chrétienté chiliennes.

C’est sa vie intérieure qui donne sens à tout ce qu’il a accompli en peu d’années de sacerdoce : être le Christ pour les autres et voir le Christ dans les autres.

Où commence la révolution chrétienne

Son intimité avec Dieu est une priorité absolue. C’est pourquoi, malgré ses multiples engagements, il rechercha toujours ce dialogue comme source de son grand amour pour les Chiliens. Si c’est le Christ qui agit en nous, on comprend que c’est seulement en Lui, mort et ressuscité pour tous, que se trouve le véritable progrès selon les critères de Dieu : “La vie est vie dans la mesure où l’on possède le Christ”.

Le projet d’orienter chrétiennement la société commence par “instaurer en nous-mêmes cette révolution sociale que nous projetons”. Comment éclairer si nous ne sommes pas lumière, comment donner ce que nous n’avons pas ? “Le monde est fatigué des discours, il veut des faits, il veut des œuvres, il veut voir des chrétiens qui incarnent, comme le Christ, la vérité dans leur vie”. Pour Hurtado, cela commençait à partir de sa propre communauté religieuse jésuite.

Ce qui compte, c’est “être un autre Christ et agir comme Lui, donner à chaque problème Sa solution, en pensant que moi et le Christ sommes un”. Et cela exige une vie de foi : prière, méditation, Eucharistie, amitiés et lectures spirituelles pour pouvoir, “sans sortir du monde, être le sel du monde et sa lumière”. Ces paroles furent écrites par Hurtado à 45 ans, six ans avant sa mort, alors qu’il avait déjà développé de nombreuses activités et que d’autres l’attendaient. Il les écrivit lors de l’un des voyages qu’il entreprenait pour apprendre de l’expérience des autres, renouveler ses connaissances et se confronter. C’est un de ses traits caractéristiques, avec les livres qu’il ramenait et les nombreuses lectures qu’il faisait pour ne pas appauvrir son esprit et y chercher de nouveaux horizons en vue d’une action meilleure, convaincu que tout ce qui est vérité, où qu’elle se trouve, intéresse l’Église.

Pour Hurtado, le prêtre a le devoir de prêcher :

“Nous sommes des docteurs, telle est la mission. Ne pas parler est l’horrible péché… parce que nous nous refusons à engendrer des enfants pour le ciel… Chaque époque a sa question à poser à l’Église : celle de notre siècle est le problème social… Ils voudraient avoir la réponse de l’Église et quel crime si nous ne la donnons pas… par lâcheté ou paresse”.

Le prêtre est l’éducateur qui “forme l’âme du peuple”. Un exemple parmi tant d’autres est son livre ¿Es Chile un país católico ? (Le Chili est-il un pays catholique ?) avec lequel il mit à nu la réalité : la pauvreté, les problèmes de l’éducation, la crise des valeurs, la rareté des vocations sacerdotales, l’absence chez la majorité des catholiques de vie intérieure et de “christianisme intégral”, qui est une attitude de totalité, par laquelle on connaît profondément sa foi, on vit la liturgie, on se consacre à des œuvres d’apostolat, surtout auprès des pauvres.

Quel est le fondement du “christianisme intégral” ? Le principe de l’incarnation, par lequel les hommes sont unis au Christ et sont appelés à être un avec Lui. C’est pourquoi il faut étendre notre amour au-delà du Christ, à Son corps, et apporter du soulagement à l’homme, aux pauvres. Si nous ne voyons pas le Christ dans les autres, c’est que notre foi est tiède.

Lorsque Hurtado commença à recueillir les pauvres dans le Hogar de Cristo, il savait que l’aide ne pouvait se limiter au plan matériel, mais qu’il fallait une instruction, une ouverture professionnelle et une formation spirituelle, donner la conscience de sa propre valeur comme personne et comme fils de Dieu. Il faut souligner que, à ceux qui le pouvaient, une petite contribution était demandée pour être hébergés, afin d’éduquer et de sauvegarder la dignité du pauvre. Pour Hurtado, il est important “que les choses ne soient pas données gratuitement”.

Sa relation avec les pauvres touche au rapport Église/politique. La ligne donnée par le Saint-Siège indiquait déjà que l’Église ne peut se désintéresser du bien commun ; il faut former les laïcs afin qu’ils participent à la vie politique, mais l’Église ne peut se lier à un parti à travers le clergé, puisque, comme l’écrivait en 1934 aux évêques du Chili le cardinal Pacelli, futur pape Pie XII, les groupes politiques peuvent parvenir à des conclusions différentes sans s’éloigner de l’enseignement catholique.

Le syndicat voulu par Hurtado était confié aux laïcs et lui-même ne se réservait que le rôle de conseiller. Il était important que les dirigeants aient une préparation religieuse. Dans le siège se trouvait une chapelle où la Messe était souvent célébrée.

Prêcher aux jeunes la virilité du Christ

Hurtado doit sa vocation sacerdotale et sociale au père Fernando Vives Solar qui, avec ses cercles d’étude sur la doctrine sociale de l’Église – où chacun préparait un thème à exposer aux autres afin d’élargir les connaissances de tous – lui donna le goût de l’approfondissement et de l’engagement pour les pauvres.

De là s’expliquent aussi les idées claires de son travail avec les jeunes et dans l’Action catholique. Il contestait certaines méthodes qui réduisent le groupe à une association de bienfaisance ou sportive, dans laquelle des initiatives spectaculaires (pareilles à des “feux d’artifice”, avec des discours pompeux et beaucoup d’applaudissements) cherchent une efficacité “éclair” sans une préparation profonde, avec pour seule préoccupation celle d’accroître les “nombres”. Pour lui, de cette manière, on ne touche pas les consciences et l’Évangile ne prend pas racine. Il faut au contraire s’orienter vers de petits noyaux de personnes bien formées avant de s’étendre. Il y a toujours deux ou trois jeunes dans les paroisses… Les méthodes “de la tromperie” ou “des bonbons” par lesquelles on invite les jeunes avec des spectacles, du sport, des excursions sont inutiles : au début ils viennent, puis lorsqu’ils découvrent ailleurs des divertissements plus attrayants, ils s’en vont. L’absence de contenus et d’une forte vie intérieure rend vaines même les initiatives culturelles.

Il visait une formation en cercles concentriques, où il y avait de la place pour ceux qui voulaient donner davantage, tant dans l’Action catholique avec le groupe El Servicio de Cristo Rey, que dans le Hogar de Cristo, où un noyau plus restreint se consacra à vie.

Pour Hurtado, le jeune doit connaître le Christ énergique et viril du sermon sur la montagne et de l’expulsion des marchands du temple, celui qui calme les tempêtes, qui invite les hommes à le suivre en laissant tout pour ne posséder que Lui ; le même Christ qui caresse le fils prodigue, pardonne à Madeleine, défend l’adultère.

Dans son enseignement, en relation par exemple au problème de Dieu, Hurtado soulignait qu’il faut donner aux jeunes les éléments afin qu’ils se posent le problème et le résolvent, s’ils en ressentent la nécessité, mais qu’il n’est pas question de “défendre Dieu”. Il croyait en effet à l’intelligence de l’homme et aussi à son pouvoir de saisir et de transformer la réalité, en commençant par soi-même, dans la responsabilité sociale. Il soulignait donc la nécessité de former des volontés fortes, y compris en référence à la vie sexuelle des jeunes ; l’homme peut développer sa liberté grâce à un idéal concret de générosité et d’héroïsme. Il n’y a pas de formation de la volonté, pas de vie ordonnée et pas d’amour véritable sans sacrifice : “Celui qui n’est pas héros n’est pas homme”.

Il ne croyait pas à l’idée de Jean-Jacques Rousseau de la bonté naturelle de l’homme, il connaissait les bas-fonds de l’âme et soulignait la lutte nécessaire pour poursuivre l’idéal qui fascine. Nous pouvons fortifier la volonté des jeunes en leur présentant les exemples des saints. Le point, en effet, n’est pas tellement la justification intellectuelle de la vie morale, mais l’incarnation vivante et l’exaltation de la destinée spirituelle qui montrent, dans la force des saints, toute leur vérité, une force supérieure à celle de ceux qui poursuivent les richesses et le sexe. C’est un idéal concret qui forme la volonté. C’est pourquoi Hurtado indiquait aux jeunes aussi la valeur de la chasteté, de l’obéissance, de la pauvreté de la vie religieuse, car – et il l’affirmait en reprenant Dostoïevski – “celui qui ne comprend pas le moine ne connaît pas la vie”. Il ne craignait pas de leur présenter les exigences héroïques de la vie chrétienne. À ce propos, il rappelait la phrase de Nietzsche : “Ne jette pas loin de toi le héros qui est dans ton âme”. Tout dépend en effet des forces d’assaut de ses propres convictions.

Voilà pourquoi il stimulait les jeunes à étudier, à connaître et à s’engager : “contempler” la misère humaine, visiter les hôpitaux, les prisons, les maisons des pauvres leur ferait comprendre les possibilités d’action qu’ils ont, jusqu’au don total de soi, les poussant à travailler pour une justice sociale. Ils trouveraient ainsi une issue concrète à l’idéal qui est en eux. Le fondement religieux, la compréhension d’être aimés par le Christ et que le Christ attend d’être aimé, sera la base intellectuelle et affective afin que cet idéal ne s’éteigne pas, car “celui qui a regardé profondément au moins une fois dans les yeux de Jésus ne l’oubliera jamais”.

Mariangela Mammi

 
 
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[1] Les textes du P. Hurtado sont tirés de : Congregatio Pro Causis Sanctorum, Sancti Iacobi in Chile. Canonizationis Servi Dei Alberti Hurtado Cruchaga. Positio Super Virtutibus, I, Roma 1987.

 (Traduction de l’italien par Franco Paladini)
 
 
08/10/2026