Homélies de Mgr Jean Zoa lors des fêtes mariales
Mgr Jean Zoa réalisa par sa prédication une profonde inculturation de l’Évangile : il interpellait ses fidèles à l’engagement ecclésial et social à partir d’une nouvelle vision anthropologique, inspirée par la figure de Marie, modèle de l’humanité.
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Marie et l’inculturation
Par ses homélies lors des fêtes mariales, Mgr Jean Zoa formait donc les femmes camerounaises à une nouvelle vision du cosmos ouvert à l’éternité, en leur demandant d’assumer les réalités de la vie, du corps, de la santé, de l’éducation.
Les femmes étaient ainsi spirituellement motivées à l’engagement dans la famille, l’Église et la société, pour réaliser pleinement leur dignité personnelle. On pourrait dire qu’à travers les homélies de Mgr Jean Zoa, Marie elle-même était la pédagogue du peuple de Dieu et notamment des femmes.
Dans la prédication du feu archevêque, Marie était présentée comme une femme forte qui fait face aux difficultés de tout genre. La femme africaine, en ce sens, pouvait reconnaître en Marie une expérience très proche de la sienne[1].
Tout en connaissant profondément les traditions de son peuple, l’inculturation de Mgr Jean Zoa n’était pas bâtie sur les “pierres d’attentes”, les éléments de base de la culture capables d’accueillir l’annonce de l’Évangile.
C’est en prenant comme point de départ la Parole de Dieu et le Magistère de l’Église que Mgr Jean Zoa interrogeait la culture. Comme nous l’avons déjà souligné plus haut, il se référait surtout à l’enseignement conciliaire de Vatican II ; on reconnaît aussi dans sa réflexion une grande attention à l’exhortation apostolique Marialis cultus de saint Paul VI. C’est à partir de cette exhortation qu’il développa, en 1987, toute la deuxième partie de son homélie en ouverture de l’Année mariale[2].
Il ne faut pas oublier que c’est grâce à Marialis cultus que nous avons eu un “recadrage” de la mariologie contemporaine pour un renouvellement efficace de la piété mariale ; l’attention au concept anthropologique de culture et son insertion dans la mariologie fut en effet une nouveauté importante[3].
L’exhortation Marialis cultus avait pris en considération les difficultés des femmes contemporaines à s’identifier culturellement avec le modèle de femme qu’inspire Marie. Saint Paul VI rappelait donc que plusieurs aspects culturels de la piété mariale étaient plutôt un héritage historique et qu’il était nécessaire de revenir aux sources bibliques qui rendent possible une confrontation avec Marie dans des contextes socio-culturels différents[4].
Il précisait, en effet, que
“la Vierge Marie a toujours été proposée par l’Église à l’imitation des fidèles, non point précisément pour le genre de vie qu’elle a expérimentée, d’autant moins que le milieu socioculturel dans lequel elle s’est déroulée est aujourd’hui presque partout dépassé, mais parce que, dans les conditions concrètes de sa vie, elle a adhéré totalement à la volonté de Dieu (cf. Lc 1, 38), elle a accueilli la parole et l’a mise en pratique, elle a été inspirée dans son action par la charité et l’esprit de service : en résumé, elle fut la première et la plus parfaite disciple du Christ. Tout cela a une valeur exemplaire universelle et permanente”[5].
Marialis cultus soulignait que notre époque, comme ce fut le cas dans d’autres temps, est appelée à vérifier ses conceptions anthropologiques sur Marie et pas le contraire, en réaffirmant un principe important d’inculturation de la mariologie.
Tout en insistant sur le fait que les différentes cultures peuvent légitimement exprimer d’une manière spécifique le culte de Marie, Mgr Jean Zoa assumait pleinement le principe de Marialis cultus selon lequel ce sont les cultures qui doivent se soumettre à la critique[6].
Il ne réalisait pas alors une adaptation de l’Évangile aux cultures, mais il insérait ces dernières dans le dynamisme du dialogue
avec la Parole de Dieu ; il considérait en outre les cultures dans leur changement historique, pas comme des réalités statiques. En ce sens, son approche n’est donc pas à considérer comme similaire à d’autres tentatives de mariologies africaines inculturées[7].
Marie et la libération de la femme
Dans l’exhortation Marialis cultus, Marie était située au cœur de la recherche de la libération de l’humanité :
“Marie de Nazareth, tout en étant totalement abandonnée à la volonté du Seigneur, ne fut pas du tout une femme passivement soumise ou d’une religiosité aliénante, mais la femme qui ne craignit pas de proclamer que Dieu est celui qui relève les humbles et les opprimés et renverse de leur trône les puissants du monde (cf. Lc 1, 51-53)”. Par une correcte compréhension biblique de Marie, la femme contemporaine pourra reconnaître en Marie “‘qui occupe la première place parmi les humbles et les pauvres du Seigneur’, une femme forte qui connut la pauvreté et la souffrance, la fuite et l’exil (cf. Mt 2, 13-23) : situations qui ne peuvent échapper à l’attention de celui qui veut seconder, par l’esprit évangélique, les forces de libération contenues dans l’homme et dans la société”[8].
Ce passage qui nous montre Marie comme le modèle de libération des derniers, du bouleversement radical réalisé par Dieu et chanté dans le Magnificat[9], fut mis en exergue par Mgr Jean Zoa à l’ouverture de l’Année mariale en 1987[10] ; ce passage semble être une idée clé de sa pédagogie envers la femme africaine.
Pour Mgr Jean Zoa, conversion, transformation culturelle, développement et libération de la femme étaient des aspects qui s’appelaient l’un l’autre et qui avaient comme source la Parole de Dieu.
Marie, Mère et sœur
Mgr Jean Zoa n’a pas insisté particulièrement sur l’image de Marie comme mère, pour réaliser une théologie “inculturée” dans un contexte qui attribue une grande importance à ce rôle de recours affectif et d’intercession féminine à l’intérieur de la famille.
Ces caractères maternels de Marie étaient fortement présents dans la religiosité populaire au Cameroun, et ils y sont encore présents aujourd’hui. Il était donc nécessaire d’introduire d’autres aspects, pour faire accéder la femme à sa pleine dignité.
Mgr Jean Zoa s’adressait aux femmes, en mettant en exergue leur dignité et en exaltant leur capacité d’oblation, de don de la vie, mais aussi d’engagement actif dans l’Église.
Rappelons-nous que pendant ces années-là, l’encyclique Redemptoris mater, et ensuite la lettre apostolique Mulieris dignitatem, rendirent un vibrant hommage à la femme, en l’appelant à se redécouvrir pleinement en Marie[11]. Saint Jean-Paul II soulignait en effet que la dignité de la femme se mesure sur l’ordre de l’amour[12].
Dans la prédication de Mgr Jean Zoa, nous ne trouvons pas de référence au féminisme, une problématique encore à ses débuts en Afrique.
En 1995, Mgr Jean Zoa cite et soumet à l’attention des fidèles un passage de la Lettre aux femmes de saint Jean-Paul II qui “nous explique ce qu’il appelle la ‘dualité’ du ‘Masculin’ et du ‘Féminin’ dans laquelle l’homme se réalise pleinement”[13].
Mgr Jean Zoa s’adressait donc à tous les fidèles, puisque Marie est le modèle du disciple pour tous les chrétiens et, pour l’humanité, elle est le modèle de l’attitude à adopter devant Dieu[14].
Marie, par sa vie et par son Assomption, montre à tous le chemin à la suite du Christ et offre la réponse aux questionnements humains fondamentaux, tels que la vie, la maladie, la mort.
L’Assomption de Marie est présentée comme le oui de Dieu aux aspirations de l’homme, à une vie qui devient passion d’amour qui aboutit elle-même à la résurrection[15].
Que l’actualité de cette approche ne nous échappe pas : Marie glorifiée invite encore aujourd’hui, en un temps enfermé dans le présent, à ne pas avoir peur du futur historique et eschatologique, mais à l’assumer sérieusement et avec responsabilité.
Les homélies de Mgr Jean Zoa ont restitué Marie à l’Afrique non seulement comme Mère ; nous pouvons la considérer aussi comme “sœur”, puisque son être a été totalement et gratuitement pour l’autre et elle demeure solidaire avec toute l’humanité[16].
Mgr Jean Zoa a indiqué ainsi à tous un parcours d’imitation des vertus de Marie, mais aussi de responsabilité et d’engagement pour une nouvelle humanité.
Marie, “la Femme”, elle est alors “notre sœur”, la créature éminente qui a expérimenté la joie, la douleur, l’espérance et la résurrection. Marie, motif de notre joie, est déjà victorieuse, tout en continuant à montrer le chemin au peuple de Dieu.
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[1] Cf. A.E. Fouda, Veneration of Mary in Africa, in “Concilium” (angl.) n. 4 (2008) 92-94.
[2] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1987).
[3] Cf. S. De Fiores, Maria e la donna nel movimento culturale contemporaneo, in S. De Fiores, Maria nella teologia contemporanea, cap. XIV, 400-437 : www.culturamariana.com
[4] Cf. Marialis cultus, 34-37.
[5] Marialis cultus, 35.
[6] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1987).
[7] Cf. S. De Fiores, Marialogie inculturate, in S. De Fiores, Maria nella teologia contemporanea, cap. XIII, 392-397 : www.culturamariana.com
[8] Cf. Marialis cultus, 37.
[9] Cf. C. Perrot, Marie de Nazareth au regard des chrétiens du premier siècle, Les Éditions du Cerf, Paris 2013, 247.
[10] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1987).
[11] Cf. Mulieris dignitatem, 31.
[12] Cf. Mulieris dignitatem, 29, cf. aussi M. Ko Ha Fong, La “Donna” nella rilettura biblica di Giovanni Paolo II, in Come si manifesta in Maria la dignità della donna. A cura di E.M. Toniolo, 99-100 : www.culturamariana.com/pubblicazioni/fine-9/9-indice.htm
[13] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1995) ; “À cette ‘unité des deux’ sont confiées par Dieu non seulement l’œuvre de la procréation et la vie de la famille, mais la construction même de l’histoire. Si, durant l’Année internationale de la Famille, célébrée en 1994, l’attention s’est portée sur la femme comme mère, la conférence de Pékin est une occasion propice à une prise de conscience renouvelée des multiples contributions que la femme offre à la vie des sociétés et des nations entières. Ce sont des contributions de nature avant tout spirituelle et culturelle, mais aussi socio-politique et économique. Vraiment grande est l’importance de ce que doivent à l’apport des femmes les différents secteurs de la société, les États, les cultures nationales et, en définitive, le progrès du genre humain tout entier !”, Jean-Paul II, Lettre aux femmes (29 juin 1995), n. 8.
[14] “La dignité de tout être humain et la vocation qui lui correspond trouvent leur mesure définitive dans l’union à Dieu. Marie – la femme de la Bible – est l’expression la plus accomplie de cette dignité et de cette vocation. En effet, tout être humain, masculin ou féminin, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, ne peut s’épanouir que dans le sens de cette image et de cette ressemblance”, Mulieris dignitatem, 5.
[15] Cf. S. De Fiores, Maria Immacolata e Assunta a partire dal Concilio Vaticano II, 13: www.latheotokos.it/modules.php?name=News&file=print&sid=1157
[16] “Marie, en effet, est de notre race, c’est une véritable fille d’Ève, bien qu’elle n’ait pas connu la faute, et aussi notre véritable sœur qui, en femme humble et pauvre, a pleinement partagé notre condition”, Marialis cultus, 56.
31/08/2025