Homélies de Mgr Jean Zoa lors des fêtes mariales
Imiter Marie, affirmait Mgr Jean Zoa, exige de la femme chrétienne de vivre la même charité active que la Vierge. Le feu archevêque de Yaoundé proposait aux fidèles de voir tout d’abord la réalité humaine dans son unité spirituelle et physique, de repérer ensuite les causes des difficultés vécues, d’agir finalement en conséquence face aux contraintes diverses affectant la femme, la famille, les traditions. Remettre en valeur toutes les dimensions de l’existence, à partir du corps, était ainsi le chemin à suivre pour participer à l’Assomption de Marie, gage de la résurrection de la chair pour tous les chrétiens.
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L’Assomption de Marie et la valeur du corps
Les homélies de Mgr Jean Zoa prononcées à l’occasion des fêtes de l’Assomption sont très riches du point de vue théologique et pastoral ; parmi les thèmes souvent traités, nous mettons en exergue l’importance et la valeur du corps.
L’approche de Mgr Jean Zoa invitait les fidèles africains à repenser leur vision anthropologique du corps, considéré encore aujourd’hui comme une réalité soumise à des forces spirituelles hostiles qui le voueraient à l’échec et face auxquelles l’homme ne pourrait rien faire.
Pour Mgr Jean Zoa, il s’agissait de réaliser une véritable réconciliation avec le corps[1] comme possibilité primordiale pour un authentique
développement humain.
Il affirmait qu’on était surtout confronté aux questionnements fondamentaux de l’homme :
“Ce corps qui nous est à la fois si cher et si encombrant, la mort inéluctable qui nous attend, l’univers, avec ses forces hostiles et amies, qui nous entoure, nous englobe, que nous voulons maîtriser, mais qui souvent nous asservit…”[2].
C’est le refus de la finitude, de la mort, qui conduirait, notamment dans le contexte africain, au refus de la rationalité, à la recherche des raccourcis magiques et au recours aux accusations de sorcellerie qui enveniment les relations dans les villages et les quartiers. On tombe alors dans un véritable mépris du corps qui devrait être pourtant préservé grâce à l’éducation rationnelle et scientifique, au développement des conditions de vie et à l’accès aux soins médicaux.
Mgr Jean Zoa touchait alors une corde fondamentale de la vision anthropologique de ses fidèles, par une annonce évangélique profondément inculturée en Afrique et confrontée en même temps aux questionnements fondamentaux de tout homme.
L’Assomption de Marie, corps et âme, ouvre une perspective inédite face à la mort pour les chrétiens, qui ne doivent pas considérer ce mystère comme un privilège de Marie, mais comme les prémices de la vie éternelle pour tous. Sa célébration n’est pas une évasion ni une fuite, mais une fête qui nous aide à entrevoir le sens des réalités du corps, de la mort, de l’univers.
La religion chrétienne célèbre à cette occasion la vie en abondance, la réalité du corps glorifié. Nous attendons, en effet, selon notre profession de foi, la résurrection de la chair et la vie du monde à venir[3].
Don et responsabilité
Notre espérance, affirmait Mgr Jean Zoa,
“n’est pas seulement celle du salut de notre âme, mais celle du salut de tout notre être… Aussi, l’Église lève ses regards et salue en Marie, son modèle, son propre avenir, avenir de la résurrection de la chair… Notre corps est un don de Dieu. Et comme tout don de Dieu, il crée pour nous la responsabilité de le reconnaître, de le respecter, de le développer, de le maîtriser. D’où le sens de l’hygiène, du sport, de l’ascèse chrétienne et de l’éducation physique”[4].
Tout en soulignant la nécessité de l’ascèse et de la lutte pour vaincre le mal, Mgr Jean Zoa revenait sur ce thème de l’importance du corps. Les années suivantes, il réaffirmait souvent la vérité que l’homme est UN :
“Le corps ne doit pas être perçu comme un ‘étui’, une ‘enveloppe’, un ‘survêtement’ encombrants dont l’homme aspire à se débarrasser”[5].
Il approfondissait longuement avec ses fidèles un cas classique d’inculturation : saint Paul, par l’annonce de la résurrection des corps, avait corrigé le dualisme de la conception philosophique des chrétiens de Corinthe qui considéraient le corps comme la prison de l’âme.
Par la résurrection de Jésus Christ, soulignait Mgr Jean Zoa, la mort comme conséquence du péché a été vaincue et notre corps n’emprisonnera plus les possibilités de l’âme et de l’esprit ; notre corps ressuscitera spirituel, incorruptible, vigoureux, glorieux (cf. 1Co 15, 42-44).
“C’est par un tel corps que notre Mère est montée au ciel, auprès de son Fils le jour de son Assomption”. Et Mgr Jean Zoa de conclure encore : “L’Assomption, c’est aussi l’Église dans le temps, dans l’espace et dans l’éternité”[6].
L’imitation de Marie et le développement
La contemplation de l’humble existence terrestre de Marie dans la perspective de l’Assomption nous fait ainsi réévaluer aussi les tâches humaines les plus simples, puisqu’elles ont un but ultime ; nous pouvons vivre notre existence corporelle avec une vision des valeurs qui ne passeront pas et nous engager dans le domaine du développement, de la santé, de la transformation du monde, de la charité, et en définitive, de l’enfantement avec Marie de la création nouvelle.
Pour réaliser une œuvre progressive d’inculturation unie au développement, Mgr Jean Zoa proposait d’abord de contempler dans les évangiles Marie vivant pleinement son corps : l’expérience de la joie de la maternité, l’angoisse de la fuite en Egypte, la fatigue, l’inquiétude, l’attention aux autres, la douleur de la mort de son Fils…
Cela nous fait comprendre que nous ne devons pas mépriser notre corps, puisqu’il est le temple du Saint Esprit. Cette présence de l’Esprit Saint en Marie inaugurée lors de l’Annonciation, réalisée dans l’Incarnation et la Passion de son Fils, a été couronnée par l’Assomption.
C’est notre existence donc qui devrait préparer notre Assomption, selon ce que les évangiles nous montrent[7].
De là dérive la considération selon laquelle le corps est le lieu où on peut donc vivre notre existence d’hommes et de chrétiens, qui nous permet de maîtriser le monde. Par les signes du corps, nous pouvons instaurer des relations humaines et en définitive, nous pouvons aimer[8].
L’Assomption de Marie, en mettant en exergue la valeur du corps, demande donc de lutter contre tout ce qui blesse, humilie, diminue, opprime et écrase les hommes et les femmes.
Les chrétiens ont
“la mission de soumettre et d’aménager les forces de la nature au profit de la Communauté. Ils ont la mission en même temps de s’engager dans l’organisation et l’aménagement économique, social, culturel et politique de la société en vue de la justice et de la paix”[9].
Marie et les réalités de la vie
L’attention aux réalités corporelles et terrestres dans les homélies mariales de Mgr Jean Zoa était devenue de plus en plus explicite et précise dans les années du synode diocésain.
Comme nous l’avons déjà souligné, Mgr Jean Zoa affirmait que
“l’Assomption donne une dimension hautement spirituelle à la lutte contre la maladie : à la promotion de la santé, de l’hygiène, des soins de santé primaires ; à l’action anti-sida ; à l’action familiale ; à l’éducation à la vie et à l’amour qui restituent la sexualité humaine dans sa dignité sublime”[10].
Célébrer la fête liturgique de l’Assomption, affirmait-il, c’est répondre à l’invitation de l’Église à célébrer en Christ les “choses de la vie” ; il entendait ainsi faire comprendre aux organismes les thèmes de la vie familiale, de la solidarité et de l’entraide en famille, le problème des fléaux des mères célibataires, abusées et abandonnées, les drames des grossesses précoces, des avortements… Il s’interrogeait sans cesse avec ses fidèles pour voir comment promouvoir la protection et l’épanouissement de la vie au Cameroun[11].
Cette réflexion au niveau diocésain s’ouvrait de plus en plus au niveau continental et universel, notamment à l’occasion de la première Assemblée synodale des évêques pour l’Afrique, pour promouvoir un développement intégral de l’Afrique et en défense de la vie et de la famille[12].
Mgr Jean Zoa invitait ses fidèles à prier Marie, la Mère de la Vie, afin que les organismes internationaux, au cours de l’Année internationale de la famille, comprennent qu’il fallait donner la priorité à l’aide au développement, puisque “sans un minimum de bien-être, une maîtrise de la démographie n’est pas possible”[13].
Le culte de Marie ne consiste donc pas – insistait Mgr Jean Zoa – dans un sentimentalisme stérile et passager, ni dans une certaine crédulité vaine, mais dans la foi qui pousse à l’imitation de ses vertus et qui s’ouvre à l’engagement pour le développement[14].
Les associations mariales
Par ses homélies, Mgr Jean Zoa voulait promouvoir une nouvelle mentalité des fidèles et réaliser une authentique inculturation de l’Évangile ; il indiquait en Marie le modèle de disciple du Christ et remettait en discussion les pratiques culturelles traditionnelles qui blessent la dignité de la femme.
Les associations mariales et les groupes de prière en général devinrent les interlocuteurs les plus importants de ces homélies, compte tenu de leur vitalité grandissante dans l’archidiocèse.
Les interventions de l’Année mariale et les évaluations synodales diocésaines témoignent du souci de Mgr Jean Zoa de mettre en valeur et d’orienter cette réalité associative vers les priorités de l’archidiocèse[15].
Il essayait de purifier la spiritualité de ces associations, leur vision de la prière, de Marie, de la femme, en invitant leurs membres à une plus grande participation ecclésiale, à la charité, à faire de leur existence “une prière engagée”[16].
Il insistait surtout sur la formation, pour approfondir et purifier la religiosité populaire confrontée au risque de repliements intimistes, de dérives magiques, face aux nombreux problèmes de la vie en Afrique.
En harmonie avec son magistère et sa pastorale, Mgr Jean Zoa demandait aux femmes un engagement rationnel et solidaire. Il insistait souvent sur la méthode du “voir, juger et agir”, pour adhérer au réel[17] ; le discernement évangélique était considéré par le feu archevêque de Yaoundé comme une force authentique de transformation des conditions de misère des zones rurales, pour stimuler aussi le changement des traditions culturelles antiévangéliques qui rendaient encore plus dure la situation de la femme.
Mgr Jean Zoa présentait aux associations mariales une liste des problèmes concrets qui bien exprimaient ses intérêts majeurs :
“Soins de santé primaires. Préparation des jeunes au mariage. Célébration des mariages et des deuils. Situations légales et concrètes des veuves dans les villages et quartiers. Parenté responsable par des méthodes naturelles. Éducation de nos enfants par un système scolaire juste et par des mouvements adaptés. Rajeunissement de nos villages moribonds grâce à la réconciliation et à la confiance rétablie entre les anciens et les jeunes, surtout à propos des terres et des malédictions… Et aussi par des recherches techniques pour soulager et ‘dépénaliser’ les corvées et les tâches quotidiennes de nos mères, sœurs et femmes des villages. La revalorisation du travail bien fait, de la conscience professionnelle ; la lutte contre la corruption ; l’utilisation rationnelle et responsable de nos revenus financiers déjà si maigres ; la lutte contre les abus de pouvoir dans tous les domaines ; l’alcoolisme débilitant”[18].
Il demandait aux membres des associations mariales de bâtir l’unité et la solidarité, en surmontant l’obstacle de la diversité ethnique. Il les invitait aussi à travailler en collaboration avec leur curé et en syntonie avec les lignes pastorales diocésaines. Il encourageait finalement les associations mariales à se rencontrer, à se réunir en plateformes diocésaines et à se former régulièrement.
(À suivre)
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[1] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1993).
[2] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1981).
[3] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1981).
[4] J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1987).
[5] J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1993).
[6] J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1993).
[7] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1984).
[8] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1981).
[9] J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1981).
[10] J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1992).
[11] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1993).
[12] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1994). Cf. aussi 1re Assemblée Spéciale des évêques pour l’Afrique, 1994, Message final des évêques, n. 30.
[13] J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1994).
[14] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1993).
[15] Cf. Archidiocèse de Yaoundé, L’Année pré-préparatoire (8 déc. 88 – 8 déc. 89) au premier centenaire de l’évangélisation au Cameroun. À la suite de l’Année mariale (Pentecôte 87 - Assomption 88), Outil de travail, Yaoundé 1988.
[16] Mgr J. Zoa soulignait dans le même contexte que tout membre des groupes, surtout d’inspiration mariale, “doit s’efforcer de devenir un baptisé, un laïc (homme et femme) contemplatif, missionnaire, bâtisseur d’histoire, organisateur de cité, gestionnaire efficace et honnête au service de la communauté et des frères et sœurs”, J. Zoa, Homélie pour l’Assomption (1995).
[17] Cf. J. Zoa, Homélie pour l’Assomption et la clôture de l’année mariale (1988).
[18] J. Zoa, Homélie pour l’Assomption et la clôture de l’année mariale (1988).
23/08/2025
