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Vie et martyre de la bienheureuse Sr Marie Clémentine Anuarite Nengapeta

 Deuxième partie

 

Anuarite, exemple pour les femmes africaines

Plusieurs aspects de la vie d’Anuarite avant son martyre montrent qu’elle était adéquatement préparée à cet événement. En les présentant, nous essayons de rendre plus proche la figure humaine et religieuse d’Anuarite, mais surtout de souligner qu’elle peut être un modèle pour les jeunes filles d’Afrique[1], non seulement par l’héroïsme avec lequel elle a affirmé sa dignité de femme et d’épouse du Christ, mais aussi en raison du dynamisme avec lequel elle a vécu son africanité et son universalité de chrétienne[2].

Celui qui met la main à la charrue...

En dépit des difficultés communautaires, Anuarite aimait sa Congrégation, celle de la Sainte Famille, la Jamaa Takatifu. Quelques-unes en sortirent pour entrer chez les sœurs européennes – Enfant-Jésus – mais elle ne voulut pas[3]. Elle refusa nettement toute proposition en ce sens. Un épisode de sa vie montre de façon éclatante la profondeur de la vocation d’Anuarite ; on y découvre aussi comment elle savait passer sa culture au tamis de la purification évangélique.

Au cours d’un congé, Clémentine alla retrouver sa mère. Ses parents confirment que lorsque l’occasion s’y prêtait, elle ne se rendait jamais toute seule en visite, et qu’elle ne restait pas dans la maison familiale plus de deux heures. Sa mère, en lui présentant la situation de la famille, lui fit cette proposition : “Revient donc chez nous, abandonne ton couvent puisque tu es notre seul soutien”[4].

Il faut se rappeler que dans certains types de discours africains, on doit toujours voir la trace de décisions prises plus haut, au niveau du clan, par une grand-mère, un oncle, ou de toute façon par des personnes qui ont le droit d’imposer leurs points de vue de façon contraignante. Cela signifie que lorsque pareil discours est fait, son destinataire n’a pas de choix : il doit s’exécuter, quels que soient la lettre et l’esprit de la “proposition”. C’est dans des situations semblables qu’il faut rechercher la crise de nombreuses vocations dans le monde bantou.

Sur ces entrefaites, Anuarite partait pour une de ses chevauchées de mots, qui forcément glissaient dans une légère balbutie : elle agressa la maman à coups d’Évangile : “Qui met la main à la charrue et se retourne en arrière... ; qui veut suivre Jésus doit abandonner sa tribu, sa famille et tout...”… Et de conclure : “Comme pénitence pour la tentation à laquelle tu as soumis ma vocation, aujourd’hui tu réciteras le Rosaire”[5].

De préférence, elle aimait le faible

Nous voyons comment en Anuarite, d’un côté, le caractère bantou de son histoire spirituelle ressort dans chaque circonstance de sa vie et dans chaque composante de son âme et de son activité ; de l’autre côté, elle connaît les valeurs et les défauts de l’Afrique, accepte et relance les éléments positifs, conteste et piétine bruyamment les aspects antiévangéliques, tels que la sorcellerie.

Sa sollicitude à l’égard de Tipòlo − une fillette psychologiquement retardée dont on avait tué cruellement les parents − est touchante. Petit à petit, l’idée que c’était elle qui avait ensorcelé le destin de ses parents, s’était frayé un chemin dans le village, la petite devenant ainsi le bouc émissaire du mystérieux crime.

Dans des cas pareils, la société clanique applique le remède de l’expulsion, ce qui signifie la mort.

Ayant appris cela, les sœurs de Bafwabaka prirent l’enfant et essayèrent de l’insérer dans leur internat, sans succès, puisque ses camarades aussi partageaient les idées de ceux qui l’avaient expulsée. Sr Marie Clémentine, avec la permission de la Directrice, voulut prendre Tipòlo sous sa protection directe, en lui prodiguant des soins et lui fournissant des explications particulières[6].

Ce fut ainsi que, par l’exemple, elle changea l’attitude des camarades de Tipòlo ; celle-ci mena ensuite une vie sereine et elle en témoigna au procès de canonisation[7].

Anuarite s’appliquait de la même façon à l’assistance aux métis et à tous les ulozi, c’est-à-dire les “enfants-sorciers” chassés de leur clan à cause d’envoûtement et de sorcellerie[8] ou de toute façon complexés. Voici ce qu’elle écrivit d’ailleurs dans son journal :

“Pour éteindre la peur de ces deux enfants, il faut que je leur manifeste plus d’affection. Si elles ont quelques ennuis, être proches d’elles pour les aider”[9].

Cette attitude ne lui venait donc pas d’une position pseudo-intellectuelle face à la culture, mais du fait que de préférence, elle aimait le faible[10].

Fille de la forêt qui avait tout reçu, maintenant, elle donnait tout avec générosité : son amour, sa culture péniblement bâtie. Les témoignages à ce propos sont riches et unanimes : elle était charitable, elle secourait les pauvres même sous la pluie torrentielle.

L’homme nouveau de la négritude

Pour la construction d’une chrétienté authentiquement africaine et authentiquement universelle, la contribution d’Anuarite est d’un grand équilibre. Que l’on songe qu’avec les Supérieures et les formatrices de la Jamaa qui sont les sœurs de l’Enfant-Jésus de Nivelles, elle maintient des relations cordiales, affectueuses même[11], débarrassées de tout complexe d’infériorité et de tout sentiment d’ingratitude. Elle refuse toute forme de tribalisme à l’intérieur de sa Congrégation et accepte pleinement l’avènement de la désatellisation africaine dans son sens le plus vaste, plus particulièrement le jour où la Mère Henriette Leloir céda la charge de Supérieure générale à la première Africaine, la Mère Lucie Kasima ; Clémentine note dans son agenda : “Nous avons reçu notre dignité le 1er et le 26 juillet 1961”[12].

Bien que l’Afrique noire ait déjà donné d’imposantes figures telles que les martyrs de l’Ouganda, ce n’est qu’avec Nengapeta que nous nous trouvons face à l’explicitation des problèmes socioculturels et intérieurs, par rapport à l’annonce évangélique et à l’institution ecclésiastique et claustrale elle-même.

Son journal, incorporé dans la Positio, qui concerne les années cruciales de sa vie (1963 et l’année suivante, celle du martyre), est un support fondamental de cette explicitation.

Elle constelle ses notes non seulement de rappels de la révélation et de personnages bibliques, mais de l’invocation des saints de l’ancienne chrétienté.

À l’œuvre de construction de l’homme nouveau de la Négritude, elle convoque les grandeurs et le passé du Vieux Monde, pour les mettre en contact avec la réalité ancestrale de l’Afrique et effectuer ainsi la greffe de l’olivier franc sur l’olivier sauvage[13].

“Elle avait médité l’exemple des vierges martyres anciennes, elle avait été impressionnée par le sacrifice de Maria Goretti et par celui des Martyrs d’Ouganda. Anwarite savait le prix que pouvait lui coûter sa fidélité”[14].

C’est alors que son africanité, alimentée par toute la richesse catholique, peut s’exclamer et atteindre ainsi des sommets mystiques :

“Telle goutte de sang ne fut-elle pas versée pour moi ? Ainsi que pour les hommes noirs ? Réponds-moi”[15].

Antonietta Cipollini

(À suivre)

 

 

_________________________

[1] À cet égard, dans la requête de béatification, on a écrit au Saint-Père en ces termes : “Ainsi la nouvelle Bienheureuse sera le guide non seulement des religieuses et des jeunes filles, en indiquant la voie de la pureté qui fait briller et soutient la jeunesse, mais de son peuple qu’elle a aimé dans les années d’apostolat de sa vie – si peu nombreuses soient-elles –, spécialement en ceux qui étaient les plus méprisés et délaissés”, Positio, Informatio, 3.

[2] En rencontrant les évêques, parmi lesquels le Cardinal Joseph-Albert Malula, figure de proue de l’africanisation de la théologie, saint Jean-Paul II, le soir de la béatification, souligna ces dimensions d’africanité et d’universalité unies chez Anuarite : “N’est-il pas impressionnant qu’Anwarite ait été guidée dans la vie religieuse successivement par une maîtresse des novices venue de Belgique, puis par une supérieure originaire de son pays, tandis qu’un évêque missionnaire, qui la conseillait et l’écoutait avec confiance, fut dessaisi de sa propre vie quelques jours avant elle !”, Jean-Paul II, Discours à la Conférence Épiscopale, Kinshasa (15 août 1985), n. 2, in www.vatican.va ; à propos du débat sur l’inculturation et la béatification d’Anuarite, cf. J. Mpisi, Jean Paul II en Afrique (1980-2000). Le compte-rendu de ses 14 voyages dans 43 pays. Ses attitudes et ses discours, entre politique et religion. Préface de Mgr Jacques Gaillot, L’Harmattan, Paris 2004, 180 ss.

[3] Cf. Positio, Informatio, 21.

[4] Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 31.

[5] Anuarite. Vierge et martyre congolaise..., 31-32.

[6] Rappelons qu’en dépit de ses difficultés dans les études, Anuarite obtint le diplôme d’institutrice et reçut aussi l’habilitation à la formation des institutrices.

[7] Cf. Le témoignage de Tipòlo Madeleine, Positio, Summarium, 176 ss.

[8] Cf. Positio, Summarium, 189.

[9] Anuarite écrit ces paroles à la fin de mai 1964, cf. Positio, Documenta, 214.

[10] Cf. Positio, Informatio, 26.

[11] Cf. R.F. Esposito, L’esperienza spirituale…, 374.

[12] Anuarite. Vierge et martyre congolaise..., 147. Tout le Carnet d’Anuarite où elle annotait ses réflexions et notes est publié dans ce livre, en langue originale et en français, 122-151.

[13] Nous savons qu’Anuarite s’intéressait activement à l’histoire des Martyrs de l’Ouganda et à celle de sainte Maria Goretti, ainsi qu’à celle des saints de la célèbre collection hagiographique de l’éditeur Fleurus, dont les titres les plus importants faisaient partie de la bibliothèque de la Jamaa Takatifu, R.F. Esposito, L’esperienza spirituale..., 378-379.

[14] Jean-Paul II, Homélie pour la Béatification…, n. 4.

[15] Anuarite écrit cette réflexion-prière dans son Carnet, pendant une retraite en juillet 1963, cf. Positio, Documenta, 209 ; cf. aussi Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 129.

 

 

 

18/07/2023

 

Catégorie : Profils missionnaires et spirituels