Vie et martyre de la bienheureuse Sr Marie Clémentine Anuarite Nengapeta

Troisième partie

 

Le Seigneur comme époux. Anuarite modèle de femme consacrée

La lecture du journal d’Anuarite, révélateur des dernières années de sa vie, nous montre qu’elle a profondément mûri.

À travers une purification progressive, n’excluant aucun terme de la vie communautaire et pastorale, Anuarite arrive au cœur de sa vocation : “Aimer le Seigneur comme un époux et ceux que le Seigneur aime”[1].

Son exemple est donc très actuel pour la vie religieuse en général et pour l’Afrique notamment, en raison de son “martyre” quotidien, avant même d’atteindre le témoignage réalisé par le don de sa vie.

Wa Mungu tu : à Dieu seul

Son journal, un petit carnet au contenu très varié, témoigne de l’engagement d’Anuarite pour les jeunes des groupes Xaveri qu’elle suivait, pour la cuisine de la communauté, puisqu’“il n’y a rien de petit, face à Dieu, si tu le fais par amour”[2].

Nous pouvons aussi nous référer à ses notes de retraite. Les remarques sur l’obéissance et la vie religieuse couvrent presque tout le carnet, surtout si l’on considère la période allant de 1963 à 1964 ; elles dénotent une maturité spirituelle éprouvée. Certaines notes sont datées, d’autres non, mais ces notes ont été écrites de manière continue[3].

Anuarite, dans une page de son journal, se pose de façon essentielle des questions centrales sur la vie consacrée, par exemple :

“Je suis venue ici, pour suivre qui ? Les Supérieures ? Les consœurs ? Les enfants ? Tous les hommes ? Pas du tout. Ne suis-je pas venue pour mon unique Bien-aimé, Jésus ?”[4].

Ce qu’elle avait choisi en pleine conscience semble la foudroyer à nouveau et elle le confirme sans ambages : “Consacrée ! À Dieu seul (Wa Mungu tu), non pas aux hommes. Moi, pauvre, pécheresse, j’ai été choisie...”. “Notre condition est celle d’une jeune fille qui a été choisie par le Roi pour devenir son Épouse”[5]. Et en évoquant sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, ces paroles retentissaient en elle : “Notre vocation est l’amour”[6]. La reductio ad unum marque le début de son ascension spirituelle au martyre, car le Seigneur demande que nous sacrifiions tout pour Lui, “même notre propre vie”[7].

Ce sera cet amour unique pour la personne du Christ qui, en communion spatiale et temporelle avec les saints de tous les lieux et de tous les temps, lui fera parler le langage de sainte Agnès, de sainte Maria Goretti... en s’insérant avec sa note africaine dans le chœur des martyrs.

Au Christ, Anuarite parle tendrement dans un cœur à cœur au moment de la prière, comme le témoignent ces propos :

“À l’heure de la méditation il faut être heureux : c’est le temps du repos et de l’entretien avec le Seigneur, tout comme deux fiancés conversent ensemble sans songer à l’effort et à la fatigue. Si tu te sens tiède à l’heure de la prière, il ne faut pas se perdre d’âme. Continuons à supplier. Même si ton cœur est aride, supplie toujours. Le Seigneur Jésus s’étonnera et dira en lui-même : ‘Même si je lui tourne le dos, elle ne se fatigue pas !’”[8].

La clé du cœur

À la lumière de cette primauté de la sequela Christi, Anuarite reconsidère aussi sa vie communautaire tourmentée[9] :

“N’ai-je pas prononcé mes vœux ? Même si les Supérieures sont méchantes, je leur obéis. Puisque les autres le font, le ferai-je moi aussi ? Trahir mes engagements, et des choses de ce genre ? Me suis-je consacrée aux Supérieures ? Aux autres ? Ou à cause d’elles ? Je me suis consacrée à Jésus seul. Donc, à partir d’aujourd’hui, je tâcherai de plaire à Lui et de reconnaître que tout ce qui m’arrive est sa volonté”[10].

La chasteté, en tant que parfaite union au Christ, la renvoie à l’obéissance et celle-ci à la pauvreté. Voici ce qu’elle en dit :

“Et si je parviens à observer le vœu d’obéissance, j’observerai aussi celui de pauvreté, car je m’abandonne entre les mains de mes Supérieures, sans inquiétude”[11].

En effet, si elle avait des difficultés par rapport à ce qu’on lui demandait, elle discutait un peu, “avec intelligence”, mais finalement elle obéissait[12].

Elle obéissait avec une grande lucidité – lucidité parfois amère – même si cela ne correspondait pas à sa façon de voir.

Dans la clé nuptiale, elle trouvait la voie de la fidélité à la vie religieuse et un éclairage profond de certains aspects négatifs de sa culture, aspects expérimentés dans une famille divisée où elle passa son enfance. En effet, elle relève l’ambiguïté de la reconnaissance de la dignité de la femme-mère de la culture bantoue, derrière laquelle se cachent souvent l’exploitation de la femme-épouse, le manque de respect de celle-ci et l’absence d’amour envers elle.

Elle écrivait fort opportunément :

“Les Supérieures ont leurs défauts, nous aurons des mérites si nous obéissons à leurs ordres, sans nous fixer sur leurs défauts. Elles ne nous connaissent qu’à l’heure du travail. Il en est de même parmi les gens mariés : le mari ne connaît sa femme que lorsqu’elle trime et qu’il a faim. Mais lorsqu’il gagne bien, il met tout en poche, sans même penser à son épouse. La même chose m’arrive. Je tâcherai d’accepter (la situation) pour ne plaire à d’autres qu’à Jésus seul”[13].

Pour Jésus donc, elle se pliait :

“Si les Supérieures t’adressent des reproches ou t’humilient, tu cherches à te défendre. Cela signifie que tu n’as pas encore l’humilité”[14].

Anuarite donc, avant de devenir dans le martyre “blé de Dieu”, se macère elle-même, fait son entraînement spirituel dans l’obéissance.

Elle sait que le Seigneur la veut argile pauvre, malléable et qu’Il peut la modeler comme Il veut : “Jésus veut que je lui donne la clé de mon cœur : cette clé est ma libre volonté (...). Ainsi, Jésus parvient à faire de ces âmes ce qu’Il veut”[15]. “Autrement − écrit-t-elle encore − s’il n’y a pas d’humilité, Il dira de sa fragile Épouse : ‘Il ne servira à rien qu’elle vienne pleurer à la porte de ma miséricorde ; je ne l’écouterai pas’”[16].

Et elle exhorte ensuite :

“Tu l’as offensé avec tes péchés, attire maintenant sa miséricorde en t’humiliant ; Il sera apaisé”[17].

Nous voyons donc qu’Anuarite progresse vers le martyre en devenant disponibilité totale.

Elle a aimé les pauvres, cœur du Christ et de l’Église ; elle a aimé le Christ au-dessus de tout, car Il aime d’un amour jaloux[18].

Elle se prépare au Magnificat que ses consœurs chanteront après son martyre en écrivant simplement : “Ecce[19]. Elle n’ose même pas achever la phrase de la Mère de Dieu qu’elle aime avec une simplicité touchante.

Anuarite se prépare sans limite aucune à l’amour le plus grand : donner sa propre vie.

Modèle de sainteté au quotidien

La profondeur de cette vie intérieure d’Anuarite qui l’a préparée au martyre, est un exemple très parlant aujourd’hui pour les religieux et les religieuses africains, notamment son amour simple et fidèle d’épouse du Christ, la prédilection pour les plus faibles, son radicalisme face à sa famille d’origine ; on n’oubliera pas sa franchise et l’obéissance libre et docile à l’intérieur de la Congrégation, son refus de toute discrimination et favoritisme ethniques dans la vie religieuse et pastorale, son témoignage de fidélité et de pardon pour la justice et la paix.

Depuis sa mort et sa béatification, Anuarite peut être considérée comme modèle pour la vie religieuse, comme un fort rappel à la purification des maux qui affligent la vie religieuse en Afrique, en l’entraînant derrière elle vers la sainteté[20]. Notamment au Congo, les religieux prient incessamment pour la canonisation de la Bienheureuse[21], pour un rayonnement ecclésial de ses vertus encore plus grand.

Antonietta Cipollini

(À suivre)

 

 

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[1] Jean-Paul II, Homélie pour la béatification…, n. 4.

[2] Positio, Documenta, 207. Le Carnet d’Anuarite, traduit en italien à partir de la transcription officielle réalisée pour le procès, est classé de p. 207 à p. 218 des Documenta.

[3] Cf. Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 123-151. Dans ce livre, le Carnet d’Anuarite est enrichie par des notes explicatives : 152-157.

[4] Positio, Documenta, 215 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 144.

[5] Positio, Documenta, 215 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 137.

[6] Positio, Documenta, 215 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 138.

[7] Cf. Positio, Documenta, 215 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 138.

[8] Positio, Documenta, 210-211 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 131.

[9] Il faut considérer, en lisant ces pages d’Anuarite, que la jeune Congrégation des Sœurs de la Jamaa Takatifu dont elle faisait partie, vivait une période difficile, lors du passage du régime des Supérieures belges à celui des Supérieures congolaises.

[10] Positio, Documenta, 213 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 135.

[11] Positio, Documenta, 209 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 129.

[12] Cf. Positio, Summarium, 117.

[13] Positio, Documenta, 218 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 143.

[14] Positio, Documenta, 211 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 132.

[15] Positio, Documenta, 218 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 142-143.

[16] Positio, Documenta, 217 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 142.

[17] Positio, Documenta, 216 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 140.

[18] Cf. Positio, Documenta, 215 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 137.

[19] Positio, Documenta, 208 ; Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 128.

[20] Nombreuses sont les déclarations et les initiatives des Supérieurs et des Supérieures majeurs du Congo Kinshasa à ce propos. En 2006 les Supérieurs majeurs affirmaient : “Notre peuple nous reproche la course au pouvoir, aux avoirs (bien matériels, argent, etc.) et aux diplômes. La population n’est pas contente de nous quand nous manifestons un style de vie peu évangélique, avec des tendances régionalistes ou tribales, ou quand nous tombons dans l’ésotérisme ou dans la superstition (…). Prenons comme modèle la Bienheureuse Anuarite Nengapeta, qui a donné sa vie, il y a 40 ans”. Cf. Afrique/RD Congo “Que la Bienheureuse Anuarite Nengapeta soit un exemple pour chacun de nous”, disent les Supérieurs majeurs des Instituts de vie consacrée et des Instituts de vie apostolique au Congo, in “Agenzia Fides” (27/1/2006) : www.fides.org/fr/news (consulté en ligne le 22 juin 2023).

[21] La déclaration de l’Assemblée des Supérieurs majeurs et de l’Association des Supérieures majeures du Congo, pour le cinquantenaire de leurs activités, souhaitait que le prochain cinquantenaire soit surtout celui de l’intériorité et de la sainteté, en priant pour la canonisation d’Anuarite, fidèle jusqu’au martyre à son vœu de chasteté. Cf. Afrique/RD Congo – Assemblée des Supérieurs majeurs : “Il faut éviter qu’une fausse vocation apolitique nous rende complices d’un ordre social injuste”, in “Agenzia Fides” (28/1/2012) : www.fides.org/fr/news (consulté en ligne le 22 juin 2023).

 

 

 

25/07/2023