Vie et martyre de la bienheureuse Sr Marie Clémentine Anuarite Nengapeta
Le martyre d’Anuarite
La mort violente et victorieuse de la Servante de Dieu Anuarite Nengapeta est sûrement comme une lumière qui brille dans les ténèbres et qui mérite donc une mémoire immortelle dans la communauté ecclésiale et civile, afin qu’à notre époque et pour l’avenir soient proposées ses vertus, ses qualités humaines et chrétiennes. Celles-ci ne peuvent pas être
négligées si l’on veut vraiment promouvoir la dignité et la liberté de l’homme, qui est en même temps citoyen de la terre et fils de Dieu en chemin vers la Jérusalem céleste[1].
Celle qui se joue de la guerre
Au moment de répondre dans sa solitude, Anuarite, de craintive qu’elle était, devient courageuse, presque téméraire.
Anuarite se présente pleinement comme celle qui se joue de la guerre et la défie sans sourciller. Pour elle, le moment est venu de “proclamer publiquement la foi dans le Christ”[2] ; c’est l’heure de la lutte. C’est le “seul à seul” avec Dieu, le wa Yezu tu qui est ce saut accompli par Clémentine au-dessus de la médiocrité avec un élan d’amour et de foi[3].
Puis arrive le moment de la séparation d’Anuarite d’avec ses consœurs. En effet, un chef des rebelles simba, le colonel Olombe, décide d’emmener Anuarite chez Ngalo, mais se réserve Sr Jean Baptiste pour lui-même.
Anuarite résiste avec force, refuse de devenir la femme de Ngalo, le chef des rebelles.
Face à cette réaction négative d’Anuarite et dans l’impossibilité de la déterminer à se rendre chez Ngalo, Olombe devient encore plus obstiné et décide de l’avoir pour lui-même : “Cette nuit, tu seras ma femme”[4], rugit-il, tel un “lion”.
Anuarite n’est pas désorientée face à la raillerie d’Olombe qui lui rappelle qu’elle n’est pas si belle que cela, surtout avec sa tête allongée[5]. Mais elle sait que, bien que pauvre... pécheresse... elle est l’Épouse belle : elle a été choisie par le Roi[6].
Elle ne prend nullement peur devant les menaces de mort et répond d’ailleurs aussitôt : “Je m’en fous”.
Le colonel Olombe qui n’arrive pas à faire entrer Sr Clémentine et Sr Jean Baptiste dans la voiture devient plus furieux encore : il commence à les frapper avec la crosse du fusil. Sr Jean-Baptiste tombe évanouie à cause des coups. Anuarite ne peut et ne veut pas se défendre. “Frappe aussi jusqu’au bout, car c’est ainsi que j’ai voulu”[7], dira-t-elle.
Anuarite a voulu ainsi affirmer qu’elle était consciente et libre d’accepter la mort, pour défendre la sacralité de son corps, temple de l’Esprit Saint (cf. 1Co 6, 19), et sa virginité offerte au Divin Époux qu’elle a aimé avec un cœur sans partage, au-dessus de tout[8].
La Mère générale se reprend des coups reçus, met ses bras autour de la poitrine d’Olombe dans la tentative désespérée de l’arrêter, mais ce dernier continue à frapper Anuarite avec une houe. Olombe s’acharne contre elle bien que sa tête soit déjà massacrée par les coups.
Avant de s’écrouler à terre, sans émettre un seul cri de douleur, Anuarite murmure : “Je te pardonne car tu ne sais pas ce que tu fais”[9].
Olombe éclate alors dans une de ces crises hystériques qui abondent dans beaucoup d’histoires des Simba. “De bourreau, soudain il se transforma en ce que Manzoni appelle ‘l’inique qui est fort’ et qui peut jouer la victime au moment même où il opprime le faible”[10]. Il invoqua l’aide de ses Simba contre “les filles évoluées” qui voudraient le tuer. Il leur ordonna de la transpercer avec la lame des couteaux, ce qu’ils firent plusieurs fois. Finalement, il lui donna le coup de grâce lui-même avec son fusil.
Anuarite atteint le sommet de son martyre avec les mots du protomartyr Étienne ; elle unit les deux axes portants de sa vie : la ligne verticale, l’amour au Christ, wa Yezu tu, et la ligne horizontale, l’amour aux frères : “Je te pardonne”. Ils se rencontrent dans la Croix, dans l’amour sans limite.
La contagion de son courage
La mort d’Anuarite rend actuelles les paroles de Tertullien selon lesquelles le sang des chrétiens est une semence d’autres chrétiens. Pendant qu’elle meurt, ses consœurs chantent en effet le Magnificat, remplies d’une force nouvelle, prêtes elles aussi à mourir à l’exemple d’Anuarite.
Le premier miracle d’Anuarite fut justement le courage qu’elle inspira à ses consœurs et le fait que, malgré les coups et les vexations auxquelles elles furent soumises toute la nuit, aucune d’elles ne fut violée[11].
Les sœurs qui ont vécu ces événements affirment sans ambages que la mort d’Anuarite leur donna cette grâce du courage et la force de résister aux coups et aux menaces des militaires simba.
Elles étaient conscientes du fait qu’Anuarite était morte martyre ; elles prirent son tablier maculé de sang, ses sandales et son voile, comme reliques qu’elles gardent encore aujourd’hui.
Les sœurs laissèrent la statuette de la Vierge de Lourdes dans la poche de son jupon. C’est d’ailleurs surtout grâce à cette petite madone que son corps sera identifié après l’exhumation.
En effet, les sœurs furent relâchées, mais elles ne purent pas ramener le corps d’Anuarite. Les chefs simba ordonnèrent de jeter Anuarite dans le fleuve pour que les poissons la dévorent, mais le chef des fossoyeurs fit autrement et il l’enterra
en cachette à côté de la fosse commune, pour respecter son statut de religieuse.
Première fille martyre du peuple congolais
Six mois plus tard, la nouvelle du martyre d’Anuarite s’était déjà sensiblement répandue dans la ville d’Isiro et ses environs. Les sœurs de la Sainte Famille commencèrent à rechercher sa dépouille mortelle qui fut retrouvée grâce au chef des fossoyeurs[12].
Aujourd’hui les restes d’Anuarite sont gardés à Isiro, et les étapes de son Calvaire sont devenues un lieu de pèlerinage.
La Maison Bleue, le lieu de son martyre, est devenue son premier Sanctuaire National. Que ce soit à l’emplacement même où elle tomba sous les coups du Colonel Olombe, marqué d'une croix, ou bien dans la petite chambre, “l’oratoire”, où elle rendit l’âme quelques minutes plus tard, nombreux sont ceux qui peuvent témoigner des grâces reçues par l’intercession de cette jeune femme qui devint, par amour pour le Christ et par fidélité à ses vœux, la première fille martyre du peuple congolais.
Ce sera d’abord la foi du peuple de Dieu qui l’a reconnue tout de suite martyre, qui poussera les promoteurs à recueillir les témoignages pour la cause de béatification d’Anuarite.
Olombe, le meurtrier d’Anuarite, a témoigné lui-même et a confirmé l’essentiel des circonstances et des raisons de la mort d’Anuarite, en ajoutant à la fin :
“Après deux jours, l’effet du chanvre était terminé et j’ai compris que j’avais mal fait” (…). “J’ai rêvé de Sr Clémentine qui m’a dit de prier (…). À Bafwabaka, j’ai demandé pardon aux sœurs. Les sœurs m’ont répondu qu’elles me pardonnaient et que je devais demander pardon à Dieu. En 1966, j’ai été arrêté par l’armée nationale congolaise et emprisonné à Isiro par le Général Yossi Malasi. On m’a condamné à mort à Kisangani comme rebelle. En 1967, au moment de l’affaire Schramme, j’ai combattu avec l’Armée nationale congolaise et c’est grâce à cela que ma peine a été commuée en 5 ans ferme, que j’ai passés à la prison de Ndolo”[13].
Olombe était présent, enfoui dans la foule, le jour de la béatification d’Anuarite à Kinshasa.
(À suivre)
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[1] Cf. Sacra Congregatio Pro Causis Sanctorum, Isiren.–Niangaraën, Decretum Canonizationis Servae Dei Mariae Clementinae (in saeculo : Alfonsinae Nengapetae Anuarite), Sororis professae Congregationis a Sacra Familia, in Acta Apostolicae Sedis 77 (1985) 94, in www.vatican.va
[2] Positio, Summarium, 208.
[3] Positio, Informatio, 41.
[4] Cf. le témoignage d’Olombe, l’officier qui l’a tuée : “J’ai proposé à la Sr Clémentine d’être la femme de Ngalo. Elle a refusé catégoriquement en disant : ‘Je ne peux pas accepter de devenir la femme d’un homme, s’il le faut, je préfère mourir’. Je lui ai dit : ‘Vous allez mourir tout de suite’. Elle m’a dit : ‘Je vous pardonne, parce que vous ne savez pas ce que vous faites’… Quand j’ai vu qu’elle avait refusé Ngalo, moi-même je l’ai prise dans ma chambre et je voulais dormir avec elle dans mon lit, mais elle a refusé. Moi, je n’ai pas voulu la forcer. Je lui ai dit qu’elle allait mourir si elle refusait. Elle m’a dit : ‘Je m’en fous’… Sœur Clémentine a été tuée parce qu’elle avait refusé d’être la femme de Ngalo et puis de moi-même”, Positio, Summarium, 186.
[5] Anuarite avait été soumise à la naissance au “traitement crânien” traditionnel à la façon de la tribu des Mangebetu.
[6] Cf. Positio, Documenta, 215.
[7] Positio, Informatio, 55.
[8] Cf. Sacra Congregatio Pro Causis Sanctorum, Isiren.–Niangaraën. Decretum…, 93.
[9] Positio, Informatio, 25, 55.
[10] Cf. R.F. Esposito, Sr. M. Clementina Anuarite Nengapeta…, 194. Alessandro Manzoni, à qui Esposito se réfère, est le plus grand romancier italien du XIXe siècle.
[11] Cf. Positio, Summarium, 88-89, 105.
[12] Pour l’enterrement et l’exhumation, voir Anuarite. Vierge et martyre congolaise…, 105-111.
[13] Cf. Positio, Summarium, 187 ; cf. aussi O. Matungulu, Bienheureuse Anuarite l’Africaine et son maître spirituel…, 80-81. Nous précisons que Jean Schramme participa en 1967, avec ses miliciens, au coup d’état de Moïse Tshombé contre le Président Mobutu.
08/08/2023