Vie et martyre de la bienheureuse Sr Marie Clémentine Anuarite Nengapeta

Sixième partie

 

Anuarite, une interpellation pour tous

La lecture continue des actes du procès de béatification d’Anuarite nous a proposé des témoignages qui, bien que spontanés, convergeaient de façon presque monotone sur une note extrêmement simple et essentielle de la vie et de la mort de la jeune martyre africaine : la richesse d’intériorité d’Anuarite se résumait surtout dans sa simplicité, dans sa pauvreté de cœur et dans sa fidélité. C’est pour cela que nous avons préféré reconstruire les événements et la laisser parler elle-même ainsi que ceux qui l’ont connue.

Nous vivons dans une époque où la pression de “la culture du provisoire” et du zapping n’aide pas à faire des choix de vie définitifs, comme l’a souligné le Pape François dans ses multiples rencontres avec les jeunes et tout au long de l’itinéraire du Synode sur les jeunes[1]. Le témoignage de fidélité d’Anuarite est donc de grande actualité.

“Le cœur de l’Église est aussi riche de jeunes saints qui ont offert leur vie pour le Christ, et pour beaucoup en allant jusqu’au martyre. Ils ont été de précieux reflets du Christ jeune qui brillent pour nous stimuler et pour nous sortir du sommeil”[2].

Le goût de la pauvreté et de la fidélité

Anuarite est une martyre, c’est-à-dire un témoin de l’Amour. Vraiment, notre époque a plus besoin de témoins, que de maîtres[3] : elle nous a rappelé que l’expérience précède toute réflexion, toute théologie.

Comme il en fut pour Marie, une jeune fille qui par son “oui” a permis l’irruption de Dieu dans l’histoire, Anuarite, jeune fille de la brousse, a ouvert aussi une page nouvelle dans l’histoire de l’Église africaine.

Bibliothèques et universités réfléchissent encore aujourd’hui sur la richesse et le mystère insondable du “oui” de Marie, de l’anaw Yahvé, “le pauvre de Yahvé”.

Anuarite, comme Marie, n’a pas bâti de théologie. Elle se montre, elle ne démontre pas ; elle est la femme du “totalement exprimé”, de la transparence qui n’est pas sujette à manipulation.

Elle comprend le langage symbolique ; et pour une petite madone cachée au fond de la poche interne de son habit, elle commence à risquer sa vie, car ce simple objet représentait sa réalité la plus profonde.

Symbolique, mais non pas équivoque ; la beauté d’Anuarite était justement sa spontanéité, sa pauvreté.

L’impact avec Anuarite fait goûter cette pauvreté et appelle chacun de nous à une conversion et à vivre les béatitudes : “Être pauvre de cœur, c’est cela la sainteté !”[4]

Seul l’Amour est crédible

Elle interpelle l’Afrique, comme nous l’avons souligné plus haut, par sa liberté évangélique face à la culture et à la famille d’origine, par sa dignité de femme, de religieuse, d’épouse du Christ, par sa fidélité jusqu’au martyre.

Le Comité pour l’organisation du jubilé du diocèse d’Isiro, en 2013-2014, avait mis en exergue certains mérites et vertus d’Anuarite pour les proposer à l’attention et à l’imitation des fidèles. C’était donc un appel à vivre et à vulgariser les vertus qu’elle a léguées pour contribuer à la formation des hommes vertueux et des femmes vertueuses dont la société congolaise, et africaine plus en général. a besoin pour son édification[5].

Anuarite interpelle d’ailleurs l’Occident aussi, les pays autrefois soi-disant de “chrétienté établie” en l’occurrence, qui dans leur assurance et leur narcissisme “s’endormirent chrétiens” et se réveillent à évangéliser à nouveau. Ce qui semble être arrivé tout d’un coup est le fruit d’un long processus qui leur demande de recommencer le chemin, en dialogue et en communion avec les jeunes Églises et surtout dans un élan renouvelé de sainteté.

La mémoire et la narration de la vie des saints sont proposées par le Magistère comme un instrument privilégié de nouvelle évangélisation[6].

Dans ce sens, l’histoire d’Anuarite peut aider l’Occident à redécouvrir la beauté et la simplicité de l’amour d’une fille comme les autres, mais capable d’un amour fidèle à ses engagements jusqu’à la mort. Elle peut inviter à dépasser tout relativisme moral d’une culture postmoderne qui prône plutôt une vie conçue comme une collection d’expériences d’amour à l’essai, d’un “amour liquide”[7].

Anuarite nous offre au contraire l’événement d’un amour unique qui est capable d’être fidèle jusqu’à la mort et au-delà de celle-ci. Elle a la certitude que seul un amour capable de traverser la souffrance et la Croix peut conduire au vrai bonheur et réaliser la pleine dignité de la personne. Elle est donc un modèle, non seulement pour les religieux, mais aussi pour les époux chrétiens et pour toute l’Église universelle[8].

Anuarite est pauvre, elle a tout reçu et sait partager, gardant la capacité de s’émerveiller. La pauvreté et l’émerveillement conduisent à la joie : Anuarite est un soleil qui rayonne de joie.

Elle sait exulter pour le simple don d’une petite madone phosphorescente (coûtant 50 FCFA, précise significativement une biographie) que lui avait offert une sœur italienne. Elle connaît cet émerveillement qui sait se contenter de peu et désirer le tout, qui est pauvreté, mais non pas médiocrité.

Et elle visera toujours le Tout. Elle saura être totale, en embrassant le tout de son Époux : la joie et la souffrance, le Thabor et le Gethsémani.

Elle a embrassé le Christ présent dans les pauvres : elle a aimé de préférence les plus faibles, les pauvres parmi les pauvres. Elle fait vibrer ainsi la corde la plus intime de la vocation chrétienne, puisqu’au soir de la vie, nous serons jugés sur l’amour. 

Chemin de libération pour l’Afrique

Elle nous communique l’amour pour son peuple et pour sa terre, cette Afrique pleine de joie, de douleur et de contradictions. Elle est pour une libération authentique de l’homme africain : libération du tribalisme et de la peur de la sorcellerie qui le clouerait inévitablement à l’impossibilité d’une vie nouvelle. Elle agit avec un esprit évangélique, sans créer de fractures idéologiques, mais sachant changer et briser les situations par amour pour des visages concrets.

Authentiquement africaine dans le caractère et dans l’expression de sa foi jeune et enthousiaste, elle nous invite à nous joindre à la danse de la jeunesse du christianisme africain, au rythme de son espérance.

Elle ne tombe pourtant pas dans cet amour pour les pauvres qui est sociologisme ou romantisme, mais elle se pose ces questions fondamentales : Pour qui et pourquoi je m’engage en faveur des pauvres ?...

Wa Yezu tu, Jésus seul, n’est pas la trahison des pauvres, qui sont au cœur du Christ, c’est au contraire cette disponibilité à les servir comme Il voudra.

Elle Lui donne la clé du cœur, elle Lui remet sa jeune vie, son passé et le futur qui s’ouvre à elle, pour qu’Il puisse faire d’elle ce qu’Il voudra.

Et Il l’appellera à être “semence” d’autres chrétiens, dans le martyre. Et son nom, dans la fête populaire de sa béatification, a rebondi au rythme des tam-tams, ouvrant des espérances nouvelles pour les jeunes africains.

Elle leur dit qu’ils peuvent être fidèles parce qu’elle l’a été.

En la regardant, on peut s’exclamer : “Garder le cœur pur de tout ce qui souille l’amour, c’est cela la sainteté !”[9].

Les jeunes africains aiment Anuarite. Nombreux sont les groupes qui s’inspirent de sa spiritualité. Lors de son voyage en République Démocratique du Congo, en février 2023, le Pape François a rencontré les jeunes et les catéchistes. Dans le Stade des Martyrs de Kinshasa, les banderoles avec l’image d’Anuarite et de Bakanja et le message “Santi Subito”, exprimaient le désir des catéchistes et des jeunes d’une plus haute reconnaissance canonique et ecclésiale des deux bienheureux martyrs. La nécessité de proposer toujours davantage leurs exemples de vie et de pardon dans un pays secoué encore aujourd’hui par la guerre et les divisions a été soulignée par le Pontife. À la fin de la célébration, les représentants des catéchistes et des jeunes ont offert au Pape comme don et souvenir les petites statues d’Anuarite et de Bakanja[10].

Aime et le désert fleurira

L’affection des jeunes pour la figure d’Anuarite est un fruit de la certitude de sa mystique : cette goutte du sang du Christ fut versée aussi pour elle, pour tous les hommes noirs.

C’est la folie de son Dieu : pauvre, pécheresse, assez faible du point de vue humain, presque méprisable, avec sa tête allongée, traitée selon la tradition de sa tribu..., et pourtant elle a été choisie, aimée à la folie par le Roi. Et elle n’attache plus d’importance, ni à son “vivre”, ni à son “mourir”, si ce n’est pour Lui.

Anuarite atteint des sommets mystiques, mais elle demeure liée à la réalité concrète. C’est une mystique objective, la sienne, qui sait se soumettre à l’entraînement des vertus et à l’engagement quotidien. Elle est profonde, mais extrêmement simple, et elle nous invite à devenir évangéliquement simples même dans l’extrême complexité des événements.

Elle est totale comme l’est l’ardeur du néophyte. Le langage d’Anuarite est compréhensible en effet seulement dans le désert qui ramène au temps de la jeunesse, où le Seigneur peut parler à l’Église, son Épouse, dépouillée de toute sécurité historique et culturelle.

L’écoute d’Anuarite est donc possibilité d’une vie renouvelée. Elle ne nous laisse pas des schémas à appliquer, mais un témoignage de vie donnée à suivre. Elle nous dit simplement : “Aime et tu comprendras ce que je te dis. Aime et le désert fleurira”.

Antonietta Cipollini

 

 

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[1] Cf. Les différents documents synodaux et notamment l’Exhortation post-synodale : “Je rappelle que tout le monde, mais ‘spécialement les jeunes, sont exposés à un zapping constant. Il est possible de naviguer sur deux ou trois écrans simultanément et d’interagir en même temps sur différents lieux virtuels. Sans la sagesse du discernement, nous pouvons devenir facilement des marionnettes à la merci des tendances du moment’”, Pape François, Exhortation Apostolique post-synodale Christus vivit. Aux jeunes et à tout le peuple de Dieu, 279, in www.vatican.va

[2] Pape François, Exhortation Apostolique post-synodale Christus vivit…, 49.

[3] Cf. Paul VI, Exhortation Apostolique Evangelii nuntiandi, 41, in www.vatican.va

[4] Pape François, Exhortation apostolique Gaudete et exsultate, sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel, 70, in www.vatican.va

[5] On peut y lire d’une manière significative qu’Anuarite était modèle de confiance en Dieu dans la prière, de résistance indéfectible au viol et violences faites à la femme, de fidélité à la parole donnée, de courage et persévérance dans les épreuves, de serviabilité envers les pauvres et les malades, de promptitude à demander pardon et à pardonner au prochain, de paix et réconciliation. Et encore : Anuarite était modèle de liberté d’esprit, de courage et d’intrépidité, de franchise, de correction fraternelle, d’obéissance et de rejet de toute forme de compromission ; finalement elle était modèle de gestionnaire soucieux du respect du bien commun…, cf. Le Comité du Cinquantenaire du Sanctuaire National Bienheureuse Anuarite - Isiro, Les mérites et vertus de la Bienheureuse Marie-Clémentine Anuarite Nengapeta, in http://isiro-niangara.blogspot.com/2014/11/guide-de-pelerin-pour-le-cinquantenaire.html

[6] Cf. XIIIème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques, Message au peuple de Dieu, n. 5, in www.vatican.va

[7] Les expressions : société liquide, modernité liquide, amour liquide, etc. sont du sociologue Zygmunt Bauman, cf. Z. Bauman, L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes, Ed. Hachette Pluriel, Paris 2010.

[8] Pour l’actualité du témoignage d’Anuarite, sous d’autres cieux aussi, cf. A.B. Hernández, Fiel hasta la muerte, Vida y espiritualidad de la beata María Clementina Anuarite Nengapeta, Ed. Mundo Negro, Fatigado-Madrid, 2005.

[9] Pape François, Exhortation apostolique Gaudete et exsultate…, 86.

[10] Le Pape François, en s’adressant aux jeunes, a affirmé : “Tu appartiens à une histoire plus grande qui t’appelle à être acteur : créateur de communion, champion de la fraternité, rêveur indomptable d’un monde plus uni. Vous n’êtes pas seuls dans cette aventure : toute l’Église, répandue dans le monde entier, vous soutient. Est-ce un défi difficile à relever ? Oui, mais c’est un défi possible. Vous avez aussi des amis qui, des tribunes du ciel, vous poussent vers ces objectifs. Savez-vous qui sont-ils ? Les saints. Je pense, par exemple, au bienheureux Isidore Bakanja, à la bienheureuse Marie-Clémentine Anuarite, à saint Kizito et à ses compagnons : des témoins de la foi, des martyrs qui n’ont jamais cédé à la logique de la violence mais qui ont confessé par leur vie la force de l’amour et du pardon”, Pape François, Rencontre avec les jeunes et les catéchistes (Kinshasa, 2 février 2023), in www.vatican.va ; cf. aussi S. Kambashi, Anuarite et Bakanja, Santi Subito (2 février 2023), in www.vaticannews.va

 

 

 

15/08/2023