Face aux multiples défis d’Internet, la mise en place d’une pédagogie scolaire renouvelée qui utilise les nouveaux médias aux différents niveaux d’études est souhaitable.

Il n’en reste pas moins que l’accompagnement familial des enfants et des adolescents est fondamental pour l’utilisation appropriée d’Internet.

 

 

Depuis longtemps, la pédagogie a pris en compte la nécessité pour les dernières générations d’utiliser l’"environnement" des médias comme outil et ressource, pour transmettre les contenus scolaires, compte tenu du contexte de la mondialisation qui requiert une éducation interculturelle. Dans cette perspective, on applique la thèse selon laquelle "le paradigme de l’éducation interculturelle est étroitement lié au paradigme qui sous-tend la logique des nouveaux médias et des sociétés postmodernes, mondiales, polyculturelles, plurielles"[1].

L’accompagnement des adultes, notamment des enseignants, à l’intention des jeunes en vue de l’utilisation des nouveaux médias est certainement nécessaire pour analyser les contenus transmis par ce monde de la communication et pour les reconstruire sous une forme personnelle et critique.

Cela demande une formation professionnelle appropriée qui rende possible l’intégration des deux dimensions éducatives : celle des nouveaux médias et celle des livres, sans pour cela devenir des “natifs digitaux”.

En plus des tableaux interactifs et des tablettes en classe, on développe de plus en plus des formes d’éducation qui mettent les jeunes en contact avec des experts (des tutors, des enseignants online) ou bien avec des milieux virtuels collaboratifs pour amener les jeunes à discuter sur des objectifs formatifs. Les jeux de simulation aussi, les serious games, peuvent permettre la reproduction de certaines difficultés et situations de travail qui permettent aux jeunes d’exprimer leur propre créativité et d’apprendre des compétences[2].

Une éducation scolaire renouvelée est donc souhaitable, mais elle n’est pas suffisante. L’accompagnement au sein de la famille à une saine utilisation des médias sociaux, dès la tendre enfance et pendant l’adolescence, demeure fondamental.

Les nombreuses heures, toujours en augmentation, passées par les jeunes sur un ou plusieurs types de médias (tv, téléphone mobile, ordinateur) sont bien connues par des enquêtes au niveau mondial. En moyenne, on les évalue à plus de 7 heures et demie par jour, pour la tranche d’âge entre 8 et 18 ans. Ce qui est encore plus inquiétant, c’est de savoir que 80 % des enfants de l’école maternelle utilisent les ordinateurs. D’autre part, les enfants ne passent que 15 à 25 minutes par jour en plein air pour les jeux et le sport[3].

Comment contenir le phénomène et éviter la dépendance des jeunes ?

Il ne s’agit pas de la part des parents d’interdire l’utilisation d’ordinateurs et de téléphones androïdes, ce qui entraînerait plutôt une réaction contraire.

Il s’agit tout d’abord d’offrir un style de vie différent et de témoigner personnellement aussi du souci pour les saines relations réelles, d’avoir plus d’attention pour les enfants et de les accompagner dans l’utilisation des médias.

Les parents sont appelés à témoigner d’un équilibre personnel qui évite le multitasking, c’est-à-dire le fait de mener beaucoup d’activités en même temps, sans attention pour les choses et les personnes, ce qui est typique de notre société.

Le problème ne concerne pas seulement les jeunes, mais aussi les adultes. Au cours des dernières décennies, on avait déjà constaté que la dépendance des enfants à la télévision était due au fait que les parents trop occupés laissaient leurs enfants devant la télévision, considérée comme une baby-sitter.

Nous savons que pour les enfants et les adolescents, l’éducation est déterminée par le contexte, ce dernier étant constitué du milieu de vie et des personnes de référence qui jouent le rôle de modèles. Confier les enfants aux machines, à la télévision et aux jeux vidéo, en pensant qu’ils les aideraient peut-être à développer leur intelligence, sacrifiera d’autres aspects fondamentaux de la personnalité des enfants, parfois avec de lourdes conséquences.

Des études récentes sur le thème de la créativité des adultes et des jeunes, qui sont habituellement connectés au réseau web, démontrent la nécessité pour tous les utilisateurs de se déconnecter de temps en temps de l’utilisation d’Internet : bien qu’il soit considéré comme un véritable "environnement" avec ses relations virtuelles, Internet n’est pas la vraie vie.

Nous devons donc savoir nous préserver nous-mêmes ainsi que les gens qui vivent avec nous à travers des "jeûnes" salutaires d’Internet. La créativité et les capacités cognitives sont, en fait, supérieures – selon ce qui est attesté par de nombreuses expériences − chez les personnes qui ont cessé pendant quelques jours d’être constamment connectées.

Il existe déjà, à cette fin, des applications qui arrêtent l’accès à Internet pendant un certain nombre d’heures prévu par l’usager.

En plus de pouvoir se maîtriser afin de ne pas être constamment connectés, il est conseillé de marcher en plein air, en contact avec la nature et de cultiver surtout des relations réelles, avec des contacts directs.

Internet peut être au service des relations, si les deux réalités sont équilibrées et intégrées.

Contenants et contenu

Dans la connaissance critique d’Internet, nous voulons souligner que l’utilisation du web au sein de la relation homme/science-technique devrait être réexaminée. Il est également nécessaire de reconsidérer la conception de la culture et de sa production, liée à la vie sociale et à ses besoins réels.

Le sociologue Franco Ferrarotti, considéré comme le fondateur de la sociologie en Italie, a réfléchi sur le changement d’époque dans la formation culturelle des jeunes, faisant une critique serrée d’Internet.

Ferrarotti, dans le panorama sociologique, a toujours souligné l’importance de la dimension problématique et philosophique dans l’approche des réalités sociales, rejetant une technicité statistique, uniquement instrumentalisée pour des fins économiques. Il a souligné, dans cette même direction problématique, le point le plus faible d’Internet et de son utilisation.

Il a qualifié en effet ces techniques de communication électroniques de "perfection sans but" :

"La technique célèbre son triomphe de perfection sans finalité dans un monde amnésique qui a oublié le but du voyage en cours de route, transformant les valeurs instrumentales en valeurs finales”[4].

Ferrarotti ne peut pas être placé parmi les alarmistes obscurantistes ; il a cependant posé, parmi les premiers en Italie, le problème de la déresponsabilisation éthique qui se cache derrière une technique de plus en plus raffinée, qui voile des intérêts économiques colossaux. La technique, insistait-il, peut offrir le fonctionnement rapide de la communication, mais pas le contenu, pas le pourquoi, en tant que demande de sens, de finalités fondamentales de la vie et de la science.

À ce propos, Ferrarotti écrivait :

"Les contenants sont tous là, à l’échelle planétaire, efficaces, rapides, en temps réel, vidéo et audio. Il ne manque que le contenu. ... L’électronique, l’informatique, la télématique, Internet, la ‘réalité virtuelle’ d’aujourd’hui sont des choses merveilleuses, fonctionnant parfaitement au-delà des anciennes ‘frictions’ classiques de l’espace et du temps. Dommage qu’ils puissent communiquer, tout dire partout dans le monde, mais qu’ils n’aient rien à dire. Ils sont la perfection du néant”[5].

Le même sociologue critiquait vivement la "boulimie d’information" d’Internet, qui provoque une forme d’idiotie qu’il a définie comme "tout savoir et ne rien comprendre".

Dans son expérience universitaire, il s’était souvent retrouvé face à des étudiants qui étaient au courant de l’existence de nombreux livres qu’ils inséraient dans la bibliographie de leurs mémoires de fin d’études, des titres de livres recueillis via internet, mais que les jeunes chercheurs n’avaient jamais tenus entre les mains, ni même feuilletés. Ferrarotti déplorait ainsi la perte du sens de la culture comme une construction critique, personnelle, de sédimentation de la réflexion, de confrontation vivante avec la réalité et avec d’autres chercheurs, une culture ouverte, finalement, à l’engagement social.

Il écrivait :

"Il est en cours, avec les meilleures intentions je suppose, un véritable génocide culturel de générations entières par des dirigeants et des pédagogues inconscients, qui seront peut-être un jour tenus responsables par une sorte de tribunal de ‘crimes de paix’ pour l’avènement d’un peuple d’idiots frénétiques très informés, qui savent tout et ne comprennent rien. Ils sont informés et en même temps phagocytés par des données hétérogènes et torrentielles qui étouffent leur capacité d’organiser leur propre table de priorités, théoriques et opérationnelles, et donc de déployer une sélectivité critique bien fondée. Le désordre théorétique, mixte et gratuit, prémisse de la confusion pratique et de la chute de toute contrainte logique, à partir du principe de non-contradiction jusqu’à la consecutio temporum, sera alors inévitablement destiné à triompher”[6].

Ce sont des jugements forts d’un professeur qui a suivi et étudié les changements du monde de la jeunesse, qui a mis en lumière les instrumentalisations politiques dont cette dernière a été victime, et qui a critiqué une université de masse qui n’a pas donné les outils nécessaires aux étudiants pour se qualifier culturellement et pour faire de la recherche sur le terrain.

Nous soulignons, en effet, que dans la recherche scientifique, l’accompagnement des étudiants dans la méthodologie, et également dans ce domaine de l’utilisation des ressources des nouvelles technologies, demeure capital. La culture n’est pas en effet un copier-coller de sources présélectionnées par Internet et assumées sans esprit critique.

Prise en compte des possibilités et des risques du Réseau, discipline et témoignage personnel, accompagnement des enfants, des adolescents et des jeunes dans une éducation attentive aux contenus : voilà quelques pistes à parcourir pour utiliser d’une manière avantageuse ces médias, sans qu’ils ne deviennent invasifs dans nos vies et destructeurs de nos relations.

Antonietta Cipollini

 

_______________________

[1] A. Tosolini - S. Trovato, New Media, Internet e intercultura, EMI (Quaderni dell’interculturalità 19), Bologna 2001, 105.

[2] Cf. G. Riva, Nativi digitali. Crescere e apprendere nel mondo dei nuovi media, Ed. Il Mulino, Bologna 2014, 143 ss.

[3] Cf. G. Cucci, Paradiso virtuale o infer.net? Rischi e opportunità della rivoluzione digitale, Ancora - La Civiltà Cattolica, Milano 2015, 94.

[4] F. Ferrarotti, Un popolo di frenetici informatissimi idioti, Solfanelli, Chieti 2013, 64.

[5] F. Ferrarotti, La perfezione del nulla. Promesse e problemi della rivoluzione digitale, Laterza, Roma-Bari 1997, 152-153.

[6] F. Ferrarotti, Un popolo di frenetici..., 56-57.

 

 

02/03/2020