Le temps de l’espérance n’a rien à voir avec le retour aux certitudes du passé
Un désert spectral, des pics solitaires et là-haut, perdu dans le vide, le Fort Bastiani où Giovanni Drogo, le protagoniste du célèbre roman de Dino Buzzati Le désert des Tartares[1], d’où Zurlini a tiré le film homonyme, attend sa vie durant l’assaut d’un mystérieux ennemi qui viendrait justement du désert.
![]()
Angoisse, absurde, irréel, toujours présents dans les œuvres de Buzzati, se retrouvent dans cette fable allégorique où abonde le thème de l’attente anxieuse, métaphysique, qui se développe dans le récit.
Et là, enfermé dans le Fort Bastiani, Giovanni Drogo attend, immobile dans cette étendue sans espoir, un ennemi et une gloire qui ne viendront que sous les traits de la mort silencieuse : c’est l’échec d’une vie brisée par la monotonie quotidienne. C’est l’histoire d’un homme dans le temps, pris entre l’hallucination de l’attente et le passage final obligé de la mort.
Nous retrouvons dans ce roman de Buzzati de profondes analogies avec le genre théâtral et philosophique défini comme le “théâtre de l’absurde”. De ce “théâtre de l’absurde” est bien connue la pièce En attendant Godot, du dramaturge irlandais Samuel Beckett (Prix Nobel de littérature en 1969). On a pu dire d’elle que Beckett avait réalisé ce qui était théoriquement impossible : une œuvre où rien ne se passe, mais qui garde les spectateurs rivés à leur siège. Considérant, en plus, que le deuxième acte est une reprise légèrement différente du premier, on peut bien affirmer que Beckett a écrit deux fois une pièce où rien ne se passe.
Vivre dans l’illusion perpétuelle
Ce récit symbolique laisse émerger des traits qui caractérisent la vie de l’homme : l’attente qui se fonde sur le néant, l’illusion qui devient hallucination et le vide qui se remplit de… vide.
Il semble d’entendre l’écho d’un passage, tant de fois cité, d’une œuvre narrative parmi les plus significatives de la littérature africaine contemporaine, L’aventure ambiguë, où l’auteur Cheikh Hamidou Kane met sur la bouche de son personnage ces paroles :
“Étrange, songeait Lacroix, cette fascination du néant sur ceux qui n’ont rien. Leur néant, ils l’appellent l’absolu. Ils tournent le dos à la lumière, mais ils regardent fixement l’ombre”[2].
À l’aube du troisième millénaire, nous retrouvons les grandes questions existentielles auxquelles on voudrait en vain se dérober. Elles se situent au cœur de notre vie, sont aux aguets au coin de la rue, croisent notre chemin, ne nous laissent pas tranquilles.
Toute tentative de s’enfuir loin est inutile. D’une manière ou de l’autre, nous nous retrouvons tous dans le Fort Bastiani, tous nous nous retrouvons à faire face à un ennemi, à affronter un combat.
C’est la condition existentielle de l’homme qu’on ne peut fuir.
Toujours cachée, il y a, en nous tous, la grande tentation de remplir l’angoisse existentielle de notre être dans le temps, en arrêtant un temps qu’on ne réussit pas à retenir et qu’on cherche, en vain, de maîtriser pour en devenir les seigneurs.
On peut dire que toute notre vie se consume et se joue dans la dialectique entre illusion et espérance.
Nous devons douloureusement constater, comme écrivait Paul Valéry, que
“la société ne vit que d’illusions. Toute société est une sorte de rêve collectif. Ces illusions deviennent des illusions dangereuses quand elles commencent à cesser de faire illusion. Le réveil de ce genre de rêve est un cauchemar”[3].
Voilà pourquoi le marché des illusions doit être contrôlé, mis à jour, renouvelé si nécessaire, ravitaillé toujours en nouveaux produits.
Afin de revisiter l’idée de communisme qui a accompagné tout le siècle passé, le fameux historien français François Furet n’a trouvé rien de mieux que de prendre justement l’illusion comme clé herméneutique et de parler donc du passé d’une illusion[4].
Selon Schopenhauer,
“le mirage attrayant du lointain nous montre des paradis qui s’évanouissent, semblables à des illusions d’optique, une fois que nous nous y sommes laissé prendre. Le bonheur réside donc toujours dans l’avenir, ou encore dans le passé, et le présent paraît être un petit nuage sombre que le vent pousse au-dessus de la plaine ensoleillée : devant lui et derrière lui tout est clair ; seul il ne cesse lui-même de projeter une ombre”[5].
“Que d’illusion est nécessaire à l’homme pour vivre bien !”[6].
On ne peut vivre sans illusions, écrit Nietzsche. La vie a besoin d’illusions, c’est-à-dire, elle a besoin de non-vérités tenues pour vérités. “Celui qui détruit les illusions, en lui-même et chez les autres, sera puni par la nature, qui est le plus sévère des tyrans”[7].
Même Pascal avait constaté que la vie humaine n’est qu’une illusion perpétuelle ; on ne fait que s’entre-flatter et s’entre-tromper. L’homme n’est que déguisement, que mensonge et hypocrisie, à l’égard de lui-même et des autres. Il ne veut pas qu’on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions si éloignées de la justice et de la raison ont une racine naturelle dans son cœur[8].
Enfermé dans le Fort Bastiani, dans le vide perdu du désert des Tartares, chacun de nous vit l’illusion, en éloignant le présent et en se réfugiant dans le passé ou dans le futur, de se préparer à un combat résolutif qui l’emmènera victorieux hors de cet absurde irréel, de cette solitude spectrale.
C’est dans le déploiement de la vie intérieure de l’homme – nous apprend saint Augustin –, à travers l’attention, la mémoire et l’attente, dans la continuité intérieure de la conscience qui garde en elle le passé et s’étend vers le futur, que le temps trouve dans l’âme sa réalité. Le futur n’est pas encore là, mais il y a dans l’âme l’attente des choses à venir ; le passé n’est plus là, mais il y a dans l’âme la mémoire des choses passées ; le présent n’a pas de durée et s’écoule en un instant, mais dans l’âme se prolonge l’attention aux choses présentes[9].
C’est dans la conscience qui réfléchit sur elle-même, donc, et qui ne fuit pas dans l’illusion, que saint Augustin nous apprend à trouver la méthode résolutive du problème fondamental du sens authentique du temps.
Au Fort Bastiani, par contre, on astique les armes, on revoit les plans, on inspecte les positions, on scrute l’horizon.
Ainsi s’écoulent les heures, les jours, les mois, les années, toujours dans l’attente d’un ennemi et d’une bataille qui ne viendront jamais.
Et ils ne viendront jamais parce que l’illusion a éloigné et, finalement, tué la vérité.
(À suivre)
____________________
[1] Cf. D. Buzzati, Le désert des Tartares, Éditions Robert Laffont, Paris 2002. Pour une introduction au symbolisme du monde de Buzzati, cf. P. Biaggi, Buzzati. I luoghi del mistero, Messaggero di Sant’Antonio, Padova 2001; cf. L. Bellaspiga, “Dio che non esisti ti prego”. Dino Buzzati, la fatica di credere, Àncora, Milano 2006.
[2] Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë, Éditions du Club Afrique Loisirs, s.l. 1961, 87.
[3] Cf. P. Valéry, Mauvaises pensées et autres, in P. Valéry, Œuvres, II, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade 148), Paris 1960, 854.
[4] Cf. F. Furet, Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Robert Laffont/Calmann-Lévy, Paris 1995.
[5] Cf. A. Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Presses Universitaires de France, Paris 1966, 1335.
[6] Cf. F. Nietzsche, Aurora e Frammenti postumi (1879-1881), V/1, Adelphi, Milano 1964, 350.
[7] Cf. F.W. Nietzsche, Sull’utilità e il danno della storia per la vita. Considerazioni inattuali, II, in F.W. Nietzsche, Opere 1870/1881, Newton Compton Editori, Roma 1993, 364.
[8] Cf. B. Pascal, Pensées. Texte établi par L. Brunschvicg, Garnier-Flammarion, Paris 1976, n. 100.
[9] Cf. N. Abbagnano, Storia della filosofia, I, UTET, Torino 1969, 325-326.
19/09/2022