Aux fidèles de la paroisse Sagrado Corazón de Jesús d’Ypacaraí (Paraguay)

 

Mes chers amis,

Parmi les nombreux messages et lettres que je reçois chaque semaine, dans l’un d’eux on m’a demandé qui serait, pour moi, la personne qu’à la fin de ma vie, si cela était possible, j’appellerais : “Mon Maître”.Homilia 68 05 06 202 1

Je suis sûr que je n’hésiterais pas à répondre : “Pino”.

Pino fut le premier des enfants que je rencontrai parmi les gens des baraques du Quarticciolo-Alessandrino, lorsqu’après deux ans de ministère en paroisse, j’eus la permission du Cardinal Vicaire de Rome d’aller vivre dans ces masures.

Pino vivait dans une baraque contigüe à la mienne. Ses parents venaient d’un petit village de Sicile et ils étaient des marchands ambulants. Pino, qui avait douze ans, était l’ainé de quatre enfants. Il était lui aussi analphabète comme ses parents.

Il ne croyait pas que j’étais un prêtre, puisque le prêtre appartenait, selon lui, à une autre catégorie sociale et il ne pouvait certainement pas vivre dans une baraque sans eau.

Il était très difficile de parler avec Pino : il ne me comprenait pas et, encore moins, je ne le comprenais. Il aurait voulu m’appeler comme le faisaient tant d’autres : “Padre Emilio”. Mais il n’arrivait pas à prononcer ces deux mots. Pour lui j’étais “Patamino” et il devint pour moi et pour les autres lui aussi Patamino.

On dit que les premières années de vie te façonnent une peau qui par la suite ne changera que difficilement.

Ma peau avait été façonnée pendant la guerre, sous les bombardements, dans les abris, lorsque ma mère était seule et mon père prisonnier des Anglais.

Quand la nuit je pleurais sous les affres de la faim et du froid, les discours ne me réchauffaient point et ne remplissaient pas mon ventre. Ma peau pouvait entendre tant de paroles, mais je voulais, par la suite, voir et toucher ce qu’il y avait derrière ces mots.

Dans le Bidonville j’ai eu la grâce de rencontrer Patamino et… c’est Patamino que je pris comme point de départ de mon ministère sacerdotal.

Mes amis d’antan ne me comprirent plus. Eux, ils continuaient de penser aux masses, à la Foule, à la Révolution, fût-elle aussi une révolution chrétienne.

Et au nom de la Foule, ils ne se salirent pas les mains avec Patamino.

Mais la Foule – je l’avais appris sur ma peau tout petit, et le grand philosophe danois Søren Kierkegaard, le père de la philosophie existentialiste, me l’avait enseigné ensuite – “envisagée dans le concept, c’est le mensonge ; car ou bien elle provoque une totale absence de repentir et de responsabilité ou, du moins, elle atténue la responsabilité de l’Individu en la fractionnant. La Foule est une abstraction et n’a pas de mains ; par contre, tout homme en a ordinairement deux. La Foule, c’est le mensonge. C’est pourquoi, au fond, nul ne méprise plus la condition de l’homme que ceux qui font profession d’être à la tête de la Foule. Que l’un de ces meneurs voie un homme venir le trouver : certes, il ne s’en soucie pas ; c’est beaucoup trop peu ; il le renvoie orgueilleusement ; il ne reçoit pas à moins de centaines. Et s’il y en a mille, il s’incline alors devant la ‘Foule’ et distribue force courbettes ; quel mensonge ! Non, quand il s’agit d’un homme isolé, on doit exprimer la vérité en respectant la condition humaine ; et si peut-être, suivant le langage cruel, il s’agit d’un pauvre diable d’homme, on a le devoir de l’inviter chez soi dans la meilleure pièce et, si l’on a plusieurs voix, de prendre la plus charitable et la plus amicale : cette conduite est la vérité”.

Dans le Bidonville Patamino était la voie vers la Vérité. Patamino était le Jugement. Patamino était la Question que Dieu plaçait devant mes yeux. Patamino était l’Histoire.

Sur les discours on peut même y passer une vie entière.

Au fond, nous sommes, aujourd’hui, devenus tous, qui plus et qui moins, obèses et diarrhéiques : nous nous bourrons de mots et ne produisons que des bruits, des gaz et autre purin.

Mais ou bien la parole est chair et sang ou bien elle n’est pas. Si la mission de l’Église ne rencontre pas l’Individu, Unique, Irremplaçable dans sa chair et dans son sang, et non pas de manière virtuelle ou pris dans l’abstrait comme foule, l’Église oublie cette Singularité Unique et Irremplaçable où est présente toute l’universalité, toute la divinité.

Le Diccionario de la Real Academia Española nous apprend que le mot paradoxe signifie “le contraire de l’opinion commune”. Il s’agit d’“un fait ou une expression apparemment contraire à la logique”.

Or, c’est ça le paradoxe de la personne de Jésus, le paradoxe de la mission de l’Église, le paradoxe de l’Incarnation du Verbe de Dieu, l’événement unique et irremplaçable dans lequel Dieu se fait homme ; le Riche, pauvre ; l’Universel, individu particulier ; le Puissant, faible ; l’Éternel entre dans le temps pour que tout homme voie le salut de Dieu.

Repartir de Patamino veut dire prendre au sérieux les Singularités historiques que nous rencontrons et ne pas jongler avec elles comme avec des numéros par lesquels nous cherchons à remplir les vides de nos insatisfactions.

L’homme n’est jamais un moyen : ni pour faire nos révolutions, ni pour bâtir nos châteaux en l’air, ni pour affirmer les grandes considérations que nous avons de nous-mêmes et qui ne sont pas reconnues, et ni non plus, et encore moins, pour nous acquérir le Paradis.

L’homme, et tout particulièrement le plus pauvre et sans valeur, est déjà une fin en soi, est déjà présence, quoique voilée, de Dieu au milieu de nous.

Sans la rencontre avec la singularité du Patamino de chacun, il n’y a pas de véritable présence du Christ.

Le reste appartient seulement à ce que Heidegger appellerait le “bavardage inconsistant” de qui vit l’existence anonyme d’un “planqué dans la foule” et, s’acheminant désormais vers le crépuscule, continue de se donner l’illusion d’être un jouvenceau, rien que pour avoir croqué, comme le premier Adam, une pomme que, dans sa folie, il appelle liberté.

 

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Je saisis cette occasion pour saluer et remercier le Père Ever Chamorro et les fidèles de la paroisse Virgen del Pilar de Capiatá (Paraguay), pour leur écoute fidèle et pour leurs commentaires qui m’enrichissent du sens du peuple.

Et que la bénédiction du Dieu tout-puissant,
le Père, le Fils et le Saint-Esprit,
descende sur vous et demeure toujours avec vous.
Amen.

 

Emilio firmaP. Emilio Grasso

 

(Traduit de l’espagnol par Michele Chiappo)

 

 

11/06/2021