La paroisse Sagrado Corazón de Jesús d’Ypacaraí, les écoles et les familles

Deuxième partie

 

Les jeunes

Évidemment, il est impossible de ne pas considérer les jeunes parmi les protagonistes de l’émergence éducative. Ce sont eux qui sont manipulés par de faux besoins qui révèlent toute leur futilité, surtout dans un pays comme le Paraguay. Il est important qu’ils découvrent que l’homme ne compte pas par ce qu’il a, mais par ce qu’il est. La civilisation de l’avoir et du paraître est, pour eux aussi, celle qui impose ses valeurs, en bouleversant aussi les relations familiales : combien de fois torturent-ils lentement leurs parents pour obtenir ce que possèdent leurs amis !

Il leur manque une école sérieuse, qui les prépare à l’avenir, s’il est vrai que les statistiques placent le Paraguay aux dernières places des classements mondiaux en fait de qualité de l’enseignement. Il y a peu de salles et de laboratoires et, souvent, une fois obtenu le bout de papier final, la seule manière de trouver du travail est de vendre sa conscience à un homme de pouvoir, en s’affiliant à son groupe.

Les jeunes sont victimes de la crise de la famille ; ils sont traités comme des voitures garées tantôt ici, tantôt là-bas, avec beaucoup de blessures ouvertes dans leur cœur.

À ces jeunes sans racines et sans but, englués dans une société liquide qui a tué le père et qui est restée sans point de repère, on ne peut demander qu’ils nous donnent espoir. Répéter que les jeunes sont notre espoir – espoir tantôt de la société, tantôt du pays, tantôt de l’Église – est l’un de ces stéréotypes dont l’ambiguïté a été mise en lumière par Emilio à l’occasion d’une célébration eucharistique avec les élèves : “On ne peut pas demander aux jeunes qu’ils nous donnent de l’espoir. C’est à nous de le leur donner”. Entourés par des personnes en qui ils ne peuvent avoir confiance, ils cherchent quelqu’un sur qui compter et qui puisse leur donner le sens de la vie.

Et qui n’a pas d’espoir mais le demande aux jeunes ne peut pas éduquer, parce qu’il ne sait pas indiquer un chemin. Qui n’a pas de bonheur dans le cœur, qui ne sait pas communiquer qu’au-delà de toutes les difficultés, il y a la possibilité d’une vie belle, ne transmet que tristesse et charge les jeunes de ses échecs en leur volant leur avenir et leurs rêves.

Les rêves : un autre terme qui est devenu au Paraguay un slogan dépourvu de sens. À force de répéter des phrases comme “Le Paraguay dont nous rêvons”, la réalité a été avalée par les illusions et la fantaisie a délogé l’engagement et le travail.

On oublie ainsi que le seul temps qui appartienne à l’homme est le présent, non l’avenir, qui existe seulement s’il est présent dans l’aujourd’hui. Le passé non plus ne lui appartient pas et il ne peut s’y laisser emprisonner. Grandir veut dire aussi ne pas demeurer dans la rancune et dans l’amertume pour une enfance difficile, au cours de laquelle on n’a pas reçu ce à quoi on avait droit, s’abstenant de juger et de condamner ses parents. Le seul jugement admissible est celui d’une vie différente, qui brise le cercle de la souffrance des innocents.

Souvent renfermés dans leur passé, les jeunes peuvent aussi être prisonniers de leurs rêves, quand ils se croient grands alors qu’ils ne le sont pas ; quand ils n’édifient pas l’avenir avec responsabilité, ne pensent pas à un amour vrai, grand, éternel mais se contentent de sensations de courte durée. L’amour emmène à construire, à subvenir à ses besoins sans devoir toujours recourir à maman et à papa ; l’amour aide à comprendre la valeur des choses, du sacrifice avec lequel on les obtient.

Le véritable rêve est la découverte de l’étincelle divine dont chacun est porteur et qu’il est appelé à développer : c’est seulement ainsi qu’il réalise sa vie.

Renouveler l’alliance

Face à cette émergence, le pacte éducatif doit être renouvelé. Évoquant la situation de l’Amérique latine qui lui est plus familière, pour prendre ensuite en compte d’autres pays, le Pape François affirmait :

“Je pensais que c’était seulement en Amérique latine ou dans certains pays d’Amérique latine, qui sont ce que je connaissais le mieux. Mais c’est dans le monde. C’est le pacte éducatif, le pacte éducatif qui se crée entre la famille, l’école, la patrie et la culture. Il s’est rompu, complètement rompu et on ne peut plus le recoller. Le pacte éducatif rompu signifie que tant la société, que la famille, les diverses institutions délèguent l’éducation aux agents éducatifs, aux enseignants qui – généralement mal payés – ont sur leurs épaules cette responsabilité et s’ils n’obtiennent pas de succès, on les réprimande. Mais personne ne réprimande les diverses institutions qui ont négligé le pacte éducatif, qui l’ont délégué au professionnalisme d’un enseignant. Je veux rendre hommage aux enseignants, parce qu’ils se sont retrouvés avec cette tâche difficile entre les mains et ils ont eu le courage d’aller de l’avant”[1].

Et à une autre occasion, s’interrogeant sur les causes de cette rupture, le Pape François déclarait encore :

“Des intellectuels ‘critiques’ ont de mille manières fait taire les parents, pour défendre les jeunes générations des dommages – véritables ou présumés – de l’éducation familiale. La famille a été accusée, entre autres, d’autoritarisme, de favoritisme, de conformisme, de répression affective qui engendre des conflits. De fait, une fracture s’est ouverte entre famille et société, entre famille et école, le pacte éducatif s’est aujourd’hui rompu et ainsi, l’alliance éducative de la société avec la famille est entrée en crise, car la confiance réciproque a été minée. Les symptômes sont nombreux. À l’école, par exemple, les relations entre parents et enseignants se sont dégradées. Il y a parfois des tensions et une méfiance réciproque ; et naturellement, les conséquences retombent sur les enfants”[2].

Sans ce pacte, éduquer est du temps perdu, parce que les uns rament contre les autres. Quand, à l’école et en famille, on fait des discours contraires et que les valeurs ne sont pas les mêmes, quand la famille est déchirée en son sein, quand les nominations des enseignants sont liées à leur proximité avec un homme politique, les jeunes n’ont plus d’orientation.

Pour cela, l’émergence éducative ne pourra pas être résolue sans le renouvellement du pacte entre famille, école et société, en rétablissant ainsi une confiance réciproque.

Le rôle de l’Église

L’Église favorise la renaissance de ce pacte. Et ce non pas dans le but d’augmenter son influence, de s’accaparer des espaces, de mettre les mains sur qui que ce soit, mais parce qu’elle partage la même préoccupation de ceux qui aiment vraiment les jeunes, qu’ils soient parents, enseignants ou décideurs. L’Église veut pour les jeunes une vie belle, heureuse ; elle est convaincue de pouvoir trouver avec tout le monde une plateforme d’accord à partir de la rationalité qui est commune à tous.

Dans ce dialogue et dans cette recherche commune, l’Église donne sa contribution spécifique qui consiste à soigner les blessures du cœur, car chacun, même abandonné par les parents, a Dieu comme père et l’Église comme mère. Il est de son devoir d’affirmer la dignité de tous, même des plus petits ; en effet, pour tous le Christ a versé son sang. Il lui incombe d’élargir les horizons en insérant la dimension de l’intériorité, ce qui fait découvrir qu’il ne s’agit pas de trouver un bouc émissaire chez les autres – que ce soient les parents, les enfants, les enseignants ou les autorités gouvernementales – mais de scruter en soi-même. L’apport de l’Église consiste à mettre en exergue le principe de la responsabilité personnelle qui naît de la conscience du libre arbitre. Soustrayant la créature à des conceptions qui feraient d’elle une marionnette entre les mains du Créateur, ce principe aide les parents à ne pas tomber dans les pièges parallèles de la permissivité et de l’hyper-protection qui ne tiennent pas dûment compte de la liberté fondamentale de chaque être humain.

Voilà le programme et l’engagement de la paroisse Sagrado Corazón de Jesús d’Ypacaraí, marqués par une attitude de saine distinction, mais aussi de cordiale collaboration, avec les écoles et les institutions de la ville, afin que les jeunes puissent y avoir une vie digne, belle et heureuse.

(Rédigé par Michele Chiappo)

 

 

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[1] Pape François, Discours à l’occasion de la clôture du Congrès mondial éducatif de “Scholas occurrentes” (5 février 2015).

[2] Pape François, Audience Générale (20 mai 2015).

 

 

 

27/02/2024