L’exhortation apostolique du Pape Léon XIV Dilexi te (Je t’ai aimé)

 

Lors de son voyage en Afrique, le Pape Léon XIV a voulu, à chaque étape, un temps de rencontre et de proximité avec les plus pauvres : les orphelins, les malades, les personnes âgées, les prisonniers. Sa visite a été ainsi marquée d’une forte empreinte pastorale.

Pour réaliser une authentique réception de ce voyage, il sera bien sûr nécessaire d’approfondir les discours et les appels invitant à la justice sociale, mais toujours sans oublier les gestes de charité de Léon XIV, en les contextualisant à l’intérieur de ce qu’il avait déjà écrit sur les pauvres.

Nous voulons alors présenter l’exhortation apostolique du Pape Léon XIV Dilexi te, sur l’amour envers les pauvres, publiée le 4 octobre 2025, en mettant en exergue quelques lignes principales, conscients de ne pouvoir être exhaustifs, tant sa richesse est grande.

À partir de notre expérience, nous voulons néanmoins saisir l’occasion pour inviter à la lecture de ce document, pour redécouvrir les fondements évangéliques du thème de l’amour envers les pauvres, central dans la vie chrétienne et notamment dans l’évangélisation en Afrique.

 

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Les plus pauvres parmi les pauvres

L’exhortation apostolique du Pape Léon XIV Dilexi te se situe dans la continuité significative de l’encyclique Dilexit nos, dans laquelle son prédécesseur, le Pape François, avait approfondi le mystère inépuisable de l’amour divin et humain du Cœur du Christ.

La réflexion du Pape Léon XIV aspire plus particulièrement à souligner le lien fort qui existe entre l’amour du Christ et son appel à nous rapprocher des pauvres.

Le document Dilexi te, en effet, tire son titre du verset de l’Apocalypse : “Je t’ai aimé” (Ap 3, 9), adressé à une communauté chrétienne marginalisée, sans pouvoir ni ressources. Ce verset devient le fil conducteur d’un appel à reconnaître la dignité des pauvres et à les aimer comme le Christ les aime (cf. Dilexi te, 1-3).

Le Pape invite les chrétiens à porter un regard profond sur les pauvres. Il ne s’agit pas, en effet, de les considérer seulement en vue de l’aide humanitaire et de la bienfaisance, mais à entrer en relation avec eux. Nous sommes appelés à nous situer plutôt dans le domaine de la Révélation :

“Le contact avec ceux qui n’ont ni pouvoir ni grandeur est une manière fondamentale de rencontrer le Seigneur de l’histoire. À travers les pauvres, Il a encore quelque chose à nous dire” (Dilexi te, 5).

En ce sens, l’exhortation interroge notre expérience missionnaire en Afrique : l’évangélisation s’adresse en priorité aux plus pauvres parmi les pauvres et elle ne cherche pas les résultats éclatants, selon les critères mondains, mais finalement elle aspire à la fraternité de la gratitude en réponse à l’amour reçu du Seigneur.

L’amour pour les plus pauvres n’est pas un impératif de partage et de soulagement de la souffrance seulement dans les situations de mission, en Afrique par exemple, où la pauvreté est généralisée.

Le Pape secoue tous les chrétiens à voir, comme le Bon Samaritain, celui qui est dans la souffrance, dans toutes ses expressions, et fustige les mentalités mondaines qui confient aux lois du marché la résolution des problèmes des pauvres d’aujourd’hui, qui sont par contre la chair souffrante du Christ :

“L’engagement concret en faveur des pauvres doit également s’accompagner d’un changement de mentalité susceptible de se répercuter au niveau culturel. En effet, l’illusion d’un bonheur qui découlerait d’une vie aisée pousse nombre de personnes à avoir une vision de l’existence axée sur l’accumulation de richesses et la réussite sociale à tout prix, y compris au détriment des autres et en profitant d’idéaux sociaux et de systèmes politico-économiques injustes qui favorisent les plus forts” (Dilexi te, 11).

L’exhortation tout entière est marquée par une empreinte prophétique ; elle dit à l’Église de ne pas considérer la préoccupation des pauvres comme une tâche parmi d’autres de sa vie, mais de voir leur libération comme le cœur de sa mission, comme le fut pour le Christ dès l’ouverture de sa mission dans la synagogue à Nazareth (cf. Lc 4, 18).

Le Seigneur s’identifie aux pauvres

Le premier chapitre de l’exhortation s’ouvre en reprenant le texte évangélique dans lequel Jésus défend la femme qui, reconnaissant en lui le Messie souffrant, répand sur sa tête un parfum précieux.

Jésus réagit aux apôtres scandalisés par un tel gaspillage : “Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours” (Mt 26, 11). Jésus révèle ainsi que ce geste, bien que simple, fut pour lui une immense consolation ; il montre qu’aucun geste de tendresse, même le plus petit, ne sera oublié, surtout s’il s’adresse à ceux qui sont dans la douleur, la solitude, le besoin, comme l’était le Seigneur à ce moment-là. C’est précisément dans cette perspective que l’amour pour le Seigneur s’unit à celui pour les pauvres (cf. Dilexi te, 4-5).

Cette identification de Jésus avec les plus pauvres est la raison chrétienne plus profonde du dynamisme de l’engagement missionnaire envers eux.

Léon XIV nous reconduit à cette source et nous introduit ainsi dans un excursus sur les fondements bibliques et évangéliques de “l’option préférentielle pour les pauvres” : le Christ pauvre pour les pauvres est à l’origine de l’impératif pour l’Église de vivre et de proclamer les béatitudes.

Le Saint-Père nous fait plonger dans ce mystère d’Amour du Seigneur qui, pour partager les limites et les fragilités de notre nature humaine, s’est Lui-même fait pauvre, jusqu’à partager avec nous notamment la pauvreté radicale de la mort (cf. Dilexi te,16-34).

Lire à nouveau et toujours l’Évangile pour le mettre en pratique : voilà l’invitation du Pape à nous tous, pour embrasser la loi de l’incarnation du Fils de Dieu dans l’amour envers les plus pauvres et rejetés par la société.

Les œuvres de miséricorde

L’exhortation nous fait parcourir ensuite le riche enseignement des Pères de l’Église par rapport aux pauvres, parmi lesquels on met en exergue celui de saint Augustin : “Pasteur vigilant et théologien d’une rare clairvoyance, il se rend compte que la véritable communion ecclésiale s’exprime aussi dans la communion des biens” (Dilexi te, 44).

“Cette perspective christocentrique et profondément ecclésiale conduit à affirmer que les offrandes, lorsqu’elles naissent de l’amour, non seulement soulagent les besoins du frère, mais purifient également le cœur de celui qui donne, s’il est disposé à changer” (Dilexi te, 46).

Dans ce sens, il est à souligner que l’exhortation rappelle que nous ne pouvons pas séparer la vie cultuelle, de l’amour aux pauvres : “C’est pourquoi les œuvres de miséricorde sont recommandées comme signes de l’authenticité du culte” (Dilexi te, 27).

C’est un rappel très fort, notamment dans le contexte africain qui vit dans la joie les dimensions de la prière et du culte, mais qui doit les unir de plus en plus à celle de la charité et de l’engagement social.

Léon XIV reprend ensuite de manière approfondie les idées maîtresses de la doctrine sociale de l’Église et le “magistère des saints” qui tout au long de l’histoire ont donné un exemple passionné d’amour au Christ dans les pauvres et les plus faibles.

Le Pape nous invite tous aujourd’hui à une conversion, à écarter les mentalités mondaines, à aimer les pauvres et à œuvrer plutôt pour que le Règne de Dieu soit édifié.

D’ailleurs, à notre avis, l’approfondissement par les fidèles laïcs de la connaissance du riche enseignement social de l’Église, à partir de cette exhortation aussi, demeure une grande priorité pour un changement personnel et social en Afrique.

Les pauvres comme sujets d’évangélisation et de charité

Le Pape nous rappelle aussi que l’attention de l’Église se concentre sur deux éléments fondamentaux : la reconnaissance de l’existence des “structures de péché” qui créent la pauvreté et les inégalités extrêmes, et la nécessité de considérer les pauvres comme des “sujets” capables de créer leur propre culture, plutôt que comme des objets ou des bénéficiaires recevant la charité (cf. Dilexi te, 93-102).

Ce dernier aspect est important dans le contexte africain de pauvreté généralisée : les pauvres doivent certes être reconnus comme destinataires de l’annonce, du partage et de la promotion humaine intégrale, mais aussi comme des sujets d’évangélisation inculturée et de charité envers leurs frères.

Cet aspect est à promouvoir, puisque dans notre expérience missionnaire, nous avons pu constater combien de fois la Caritas de nos paroisses n’était pas seulement un bureau d’assistance, de distribution aux plus pauvres de biens de première nécessité ; elle était par contre constituée d’hommes et de femmes pauvres mais généreux qui s’occupaient concrètement des autres, en réalisant aussi un sage discernement des nécessités qui tenait compte des réalités socio-culturelles.

L’amour envers les pauvres, en effet, n’est pas l’expression d’un paternalisme, mais il demande à tous de voir les autres et leurs souffrances, en s’ouvrant à l’amour sans frontières ethniques et sociales, comme la parabole du Bon Samaritain l’a enseigné.

L’amour chrétien œuvre “pour l’impossible”

En conclusion, l’exhortation apostolique Dilexi te rappelle que

“l’amour chrétien brise toutes les barrières, rapproche ceux qui sont éloignés, unit les étrangers, rend familiers les ennemis, franchit des abîmes humainement insurmontables, pénètre dans les replis les plus cachés de la société. De par sa nature, l’amour chrétien est prophétique, il accomplit même des miracles, il n’a pas de limites : il est pour l’impossible. L’amour est avant tout une façon de concevoir la vie, une façon de la vivre. Eh bien, une Église qui ne met pas de limites à l’amour, qui ne connaît pas d’ennemis à combattre, mais seulement des hommes et des femmes à aimer, est l’Église dont le monde a besoin aujourd’hui” (Dilexi te, 120).

Le Pape conclut en reprenant tous les aspects de la charité chrétienne présentés : le geste gratuit de l’amour, le partage, même la simple aumône, et la responsabilité de l’engagement pour la transformation sociale.

Les divers éléments, étroitement liés, sont tous orientés à la communication de l’Amour du Christ par l’Église : grâce à la promotion du travail pour tous, à la transformation des structures injustes et aux gestes d’accompagnement personnel, le pauvre pourra expérimenter les paroles de Jésus : “Je t’ai aimé” (Ap 3, 9) (cf. Dilexi te, 121).

Antonietta Cipollini

 

 

 

13/08/2026