En souvenir de don Divo Barsotti

 

À l'occasion du 14e anniversaire de la mort de don Divo Barsotti, le 15 février 2006, mystique et théologien, et l’un des personnages les plus prestigieux du catholicisme italien du XXe siècle, nous désirons présenter l’intervention faite par Emilio Grasso sur la figure de ce maître de la foi dans un Colloque théologique qui a eu lieu à Rome les 19 et 20 février 2011.

 

Je commence par un souvenir : lorsqu’en 1984 je proposai comme sujet de ma thèse de doctorat, à la Faculté de Missiologie de l’Université Pontificale Grégorienne, les Fondamenti di una spiritualità missionaria secondo le opere di Don Divo Barsotti, je rencontrai des difficultés presque insurmontables pour faire accepter une étude sur cet auteur.

J’écrivais alors dans l’introduction à ma thèse :

"Divo Barsotti, malgré sa vaste production, est un auteur peu étudié et qui n’a presque aucune incidence sur les écrits théologiques et spirituels de notre temps. Ceci est dû avant tout au caractère fragmentaire de son œuvre, où la structure théologique de fond n’est pas traitée systématiquement, mais est à rechercher avec patience et presque avec un travail de bénédictin à travers une lecture attentive de toute sa production. La pensée de Barsotti, en effet, ne peut être saisie qu’à travers une lecture globale, car son style empreint de paradoxe, pauvre de nuances, tranchant dans les jugements sans les nécessaires distinctions, peut induire en erreur et amener sur des routes qui ne sont pas les siennes, en déviant de sa pensée de fond"[1].

Sans aucun doute, ces raisons continuent à m’apparaître valides. Mais je pense que le motif de la marginalisation de Barsotti, marginalisation qu’il a intensément ressentie et dont il a profondément souffert – l’excellente étude de Stefano Albertazzi sur les journaux de don Divo en donne un ample témoignage[2], et même le Card. Ruini a souligné qu’"aucune reconnaissance académique juste et due"[3] ne lui fut conférée –, se trouve à un niveau plus profond et continuera à l'accompagner.

Et il doit en être ainsi ; en effet, si nous passons d’un jugement empirique à un jugement qui va au cœur du problème, accepter Barsotti ne peut signifier que deux choses :

  1. soit on n’a pas compris le noyau incontournable du problème qu’il pose ;
  2. soit on accepte son charisme, ce qui veut dire, pour reprendre les termes de don Silvano Nistri, vivre la foi[4].

Vouloir Dieu c’est vouloir la mort

Vivre la foi, dans le cœur à cœur avec don Divo, équivaut – pour paraphraser un auteur aimé par Barsotti, Hans Urs von Balthasar, qui comprit parmi les premiers l’abîme de la profondeur de la vision de Barsotti – à ne pas fuir ce qui est le seul cas sérieux de la vie : la foi comme mort ; car, pour celui qui a choisi Dieu, la mort devient un passage inévitable : "Qui choisit Dieu – écrit Barsotti –, choisit nécessairement la mort"[5], parce que "vouloir Dieu... c’est vouloir la mort"[6].

Pour don Divo, la perfection de la charité chez le chrétien exige le dépassement de la condition terrestre. "De cette manière, notre charité tend nécessairement vers la mort, et c’est dans la mort qu’elle peut trouver son accomplissement"[7].

Maintenant, si la mort est la condition de la possession pleine de Dieu de la part de notre être, elle est aussi la condition de l’acte d’amour envers les hommes, comme mission qui réalise et accomplit ce qu’elle annonce. Notre vie, sans la mort, ne serait qu’annonce sans accomplissement, promesse sans réalisation. C’est à travers notre mort que la Parole s’empare de notre être et que nous devenons la réalisation de l’annonce[8].

Ces affirmations sur le rapport foi-mort ne signifient rien d’autre que prendre au sérieux la parole de Dieu.

Barsotti a terriblement pris au sérieux le passage du livre de l’Exode dans le dialogue de Dieu avec Moïse : "L’homme ne peut me voir et vivre"[9]. D’ailleurs son anthropologie a comme étoile polaire la réalité de l’homme comme "désir naturel de voir Dieu"[10].

La foi comme début de la vision et la vie de l’homme comme désir de voir Dieu ne peuvent que rappeler et mettre au centre le problème de la mort.

La relation entre la foi et la mort

Barsotti est conscient de la portée du discours de la foi dans sa relation avec la mort.

Pour cela, il a horreur de n’importe quelle forme de triomphalisme. Sur ce point, comme sur d’autres, don Divo ne change pas de position. En 1945, dans le journal La fuga immobile, il écrit : "Je ne m’étonne pas que les croyants soient peu nombreux, je m’étonne plutôt qu’il puisse y en avoir"[11]. Et le 15 août 1973 il confirme sa profonde conviction :

"La foi est toujours un miracle. Il est absurde d’exiger que les croyants soient nombreux. Il est déjà inconcevable qu’il y en ait quelques uns ; un petit nombre suffit pour donner à tous les hommes une espérance, une raison de vivre, pour être l’appui de l’univers"[12].

Cette vision n’est ni modifiée ni entamée avec le temps.

Le 28 août 1985, il note dans son journal :

"N’est-ce pas le petit nombre qui sauve la multitude ? Quelle peut être l’efficacité de ce petit nombre qui ne craint pas de confesser le Christ dans un monde païen ? N’y aura-t-il pas peut-être d’ici peu la même proportion aussi dans les nations qui se déclarent abusivement chrétiennes ? Et nous devons être optimistes – la foi vraie d’un seul suffit pour répondre pour toute une ville. Le pouvoir d’un seul qui aime Dieu, n’est-il pas plus grand que le pouvoir du monde ?"[13].

Barsotti ne montre aucune préoccupation d’ordre statistique ou en vue de la sauvegarde d’une Église déterminée, d’une communauté, d’une chrétienté constituée de n’importe quel temps et de n’importe quel lieu.

Le seul motif d’inquiétude pour lui, c’est la pureté de la foi dans le cœur, ne fût-ce que d’un seul croyant.

Je voudrais rappeler à cette occasion un écrit que don Divo m’adressa le 17 avril 1982 et qui me permet de mieux comprendre, aujourd’hui, quelle est la contribution fondamentale de Barsotti à une "théologie orante de la mission" :

"Très cher, j’espère que le Vendredi Saint a été enfin suivi par la Pâques de résurrection. De toute façon tes vicissitudes sont vraiment la preuve de l’action de Dieu. L’œuvre qu’il t’a donné à accomplir est trop grande pour que tu ne doives pas vivre une participation au mystère chrétien qui n’est pas mort et ensuite résurrection, mais mort et résurrection. Peut-être ne pourras-tu vivre ici-bas la résurrection que dans la mort. La marginalisation, le silence, qu’ils soient pour toi et en toi le signe d’une Présence vive et immense d’amour. Comme je reconnais Jésus en toi aujourd’hui ! Que tu ne puisses pas échapper à Sa Main. Prie pour moi et donne-moi ta bénédiction".

La contribution de Barsotti à une théologie de la mission

Après cet excursus qui me permet de me placer au cœur du dialogue avec don Divo, dialogue qui ne s’est jamais interrompu, cor ad cor, il m’est plus facile de mentionner quelques noyaux qui ressortent de sa vision en relation avec la théologie de la mission.

Je les mentionne en partant d’une expérience de longues années de travail sur le terrain au Cameroun et au Paraguay, en tenant compte aussi de pays comme les Pays-Bas et la Belgique dont la réalité ecclésiale interroge toute l’Église de manière incontournable.

  1. Le noyau émergeant par rapport à une théologie de la mission que j’aperçois à partir d’une lecture globale de l’œuvre de Barsotti, en même temps synchronique et diachronique, c’est cet être "contemplatif en action", expression qu’utilisa Nadal, le premier biographe de saint Ignace, et que Jean-Paul II utilise dans Redemptoris missio[14].
    "On ne peut pas, pour Barsotti, contempler le mystère de l’incarnation du Verbe, le mystère de l’engendrement du Christ, sans en même temps devenir le ventre de Marie qui engendre le Christ"[15]. "C’est dans ta vie, c’est dans ton être, c’est en toi – écrit-il dans Parola e silenzio – que tout doit s’incarner, à partir de toi tout doit prendre vie"[16].
    Chaque créature devient alors le visage du Père, et avec chaque créature on vit le rapport du Fils. "Il n’existe plus qu’une vie. Ce n’est que Dieu – Dieu qui est tout en toutes les choses"[17]. Alors l’acte d’amour ne sera pas double. Dans l’acte même par lequel l’homme aime Dieu, Dieu même lui demande d’aimer les frères. C’est dans cette unité qu’est le salut du monde[18].
    Nous ne devons jamais oublier que la spiritualité de Barsotti est une spiritualité de lutte. Il y a toujours le doute du rapport avec Dieu. Dieu n’est pas l’âme et l’âme ne peut pas prendre la place de Dieu. Même sur les sommets les plus élevés, la spiritualité de Barsotti implique la dimension de la relation. Il n’y a jamais l’absorption indifférenciée dans le divin. L’homme demeure toujours personne, esse ad, encore plus et fondamentalement dans le rapport avec Dieu. Ce rapport dialogique avec Dieu implique un aspect essentiel pour la vie chrétienne, qui ne peut jamais être supprimé : le drame. L’homme demeure toujours co-protagoniste de ce drame. Et sur l’arrière-fond, la possibilité de l’enfer[19].
    Ce noyau émergeant libère la mission de ce sentimentalisme philanthropique, cet irénisme pacifiste, ce regard complaisant et complice vers tout ce qui est préchrétien et qui est représenté comme un jardin de l’Éden, non contaminé par l’irruption de la révélation qui trouve, en la personne physique du Christ Jésus, son accomplissement et son point définitif dans l’histoire de l’homme.
    Pour ne donner qu’un petit exemple dans le contexte du Pays où je vis actuellement, pendant que j’écrivais cette brève intervention, m’est parvenu le dernier numéro du plus important magazine de réflexion et dialogue des jésuites au Paraguay.
    Dans un article relatif aux tâches qui nous attendent dans l’imminent bicentenaire de l’indépendance du Pays, l’on parle d’une libération de l’héritage du colonialisme avec sa propre philosophie de l’être.
    Voici ce que j’en rapporte textuellement : "Si le colonialisme insiste sur l’unique (monos), dans la sagesse ancestrale la réalité est toujours complexe, pluraliste, complémentaire, réciproque et cosmique. Le centre n’est jamais la personne, mais la vie elle-même. Et maintenant la question : comment travailler pour décoloniser l’être ?"[20].
    Face à cette vision, je me demande, en passant, à quoi se réduirait l’unicité de la personne physique de Jésus Christ après avoir travaillé pour décoloniser l’être. Tout le drame – la théodramatique comme dirait Balthasar – qu’implique la relation interpersonnelle disparaîtrait dans la fusion et l’absorption de l’être.
  2. Un autre noyau émergeant est celui d’un discours sur foi-amour qui, comme nous l’avons mentionné plus haut, implique celui sur la mort.
    "La vie – a écrit Barsotti – nous a été donnée pour la mort, car seulement dans la mort l’homme vit l’acte suprême de l’amour"[21].
    La modernité a fait écrouler en Europe le rapport foi-culture et a achevé de consommer le divorce entre l’Église et la classe ouvrière.
    Le grand éveil missionnaire du XIXe siècle doit être aussi lu comme recherche en des territoires lointains de ce "bon sauvage" qui avait disparu de nos schémas et s’était émancipé de la tutelle de l’Église, une fois l’alliance trône-autel tombée.
    Un tel réveil était aussi une recherche utopique de la possibilité de reconstruire les chrétientés désormais mortes.
    Le discours de Barsotti, martelant et ne laissant aucune échappatoire, sur l’incontournable conjugaison foi-mort, libère la mission de l’illusion de l’existence de ces printemps tant exaltés de l’Église ou de ces territoires où l’on pourrait aller comme s’ils étaient des réservoirs en cas de nécessité, pour puiser des vocations à bon marché, en opérant des transfusions de sang pur pour fortifier un corps vieux et malade.
    Le critère dirimant, partout et en tout temps, c’est la croix du Seigneur, "amour total qui en toi permet à Dieu d’être Dieu"[22].
    À ce propos, il faut avoir le courage de démythifier et de lire avec un sain esprit critique et désenchanté le soi-disant "boom des vocations" qui existe dans certains pays. Sont-elles toutes de vraies conversions au Christ crucifié, celles qui se  rencontrent en tant de séminaires surpeuplés ou dans des congrégations religieuses où l’on exporte de la main-d’œuvre pour tâcher de maintenir en vie des communautés religieuses mortes ? Ne s’agit-il pas souvent de la recherche d’une promotion sociale, d’un côté, et, de l’autre, d’un acharnement thérapeutique de la part d’instituts qui n’expriment plus rien et refusent l’ars moriendi ?
    N’y a-t-il pas aussi, dans certaines communautés qui t’enveloppent comme le placenta maternel, une recherche de sécurité, une forme de déresponsabilisation et d’aliénation de la personne qui s’annule dans une communauté où le je – pour utiliser le langage de la philosophie structuraliste – ne pense pas, mais est pensé, n’agit pas, mais est agi, ne veut pas, mais est voulu par des structures anonymes ou par un nouveau super-ego ?
    Et peut-on définir activité missionnaire de l’Église celle qui consiste à rechercher exclusivement et spasmodiquement de l’argent et des ressources économiques sous des formes qui, comme on l’a abondamment montré, créent de nouveaux rapports de dépendance réciproque, dans un échange parfois "scélérat" où, d’une part, on apaise la conscience et on amortit les exigences radicales de la croix du Christ et, de l’autre, on perpétue la culture de l’irresponsabilité et de la mendicité chronique ?
  3. Un troisième noyau émergeant de la pensée de Barsotti, étroitement lié au refus de toute approche triomphaliste, est sa vision de Marie Madeleine comme figure de l’Église en mission.
    En mission, l’Église découvre sa pauvreté en certitudes humaines, son péché de s’être prostituée aux idéologies dominantes, sa solitude après que, dans son amour pour les peuples, elle s’est dénudée sous tant d’arbres, en oubliant qu’elle devait se déshabiller seulement devant son Époux. En ceci, l’Église découvre une réalité qui la rend vraiment pauvre et nue, exposée aux railleries, à la déception, à la persécution. Marie de Magdala lui a tracé la route, lui indique le chemin. C’est elle la femme que le Ressuscité envoie en mission. C’est elle la pénitente qui pleure sur ses propres péchés, qui ne s’arrête pas et qui est le "type" de chaque conversion, retour de toute l’humanité, comme une épouse infidèle, à son Époux divin. L’Église en mission, comme une nouvelle Madeleine, porte gravé dans sa chair un message de pauvreté et de larmes, de nudité et de conversion. Car, pauvre d’elle-même et riche seulement de l’amour de l’Époux, elle apporte aux peuples la joie et le salut. Elle consomme, hors les murs de la ville, l’union nuptiale dans une "transfusion" de sang – selon l’expression de Barsotti – et dans un don qui engendre la vie pour tous les peuples. C’est dans l’acte de la mort sur la croix que l’union nuptiale se consomme. Dans cet acte de mort, Marie de Magdala n’est pas seule devant son Époux. Là, au pied de la croix, Marie de Magdala et Marie la Mère rencontrent, ensemble, Jésus. Dans cette rencontre, dans ce drame, l’Amour s’affirme et ce drame, cet échange divin, est la Rédemption pour tous les peuples[23].
    En érigeant Marie de Magdala en figure de l’Église en mission, tombent alors toutes ces ingénuités puériles, ces optimismes enfantins, ces illusions et ces mirages qui finissent par prendre la mission pour une excursion touristique ou une expérience de personnes frustrées qui partent non parce que poussées par l’amour pour l’Unique qui a touché leur cœur, mais parce qu’elles sont à la recherche de quelque chose qu’elles n’arrivent pas à trouver dans leur terre d’origine.
  4. Le quatrième point qui émerge de la lecture de Barsotti, par rapport à notre sujet, et qui dérive du même acte de foi, c’est le fait de prévenir les fidèles des tentations qui réduisent cette dernière à une idéologie au lieu de la considérer comme "un rapport vivant avec le Dieu vivant"[24].
    La tentation, toujours aux aguets, de la "dictature des nombres" ou de l’affirmation "salvatrice" de nos œuvres nous porte à remplacer la foi par une certaine culture.
    À ce propos, Barsotti écrit : "La foi a disparu et une certaine culture humaine la remplace. La théologie est devenue une mythologie et on a honte du message. Jésus est-il vraiment le Fils de Dieu ? Jésus est-il vraiment ressuscité ? La liturgie est un rite inutile. Et l’Église doit se justifier elle-même en se mettant uniquement au service du monde pour ce que le monde lui demande"[25].
    Il est impératif de rappeler ici la forte affirmation présente dans l’encyclique Redemptoris missio de Jean-Paul II : "La mission est un problème de foi, elle est précisément la mesure de notre foi en Jésus Christ et en son amour pour nous. Aujourd’hui, la tentation existe de réduire le christianisme à une sagesse purement humaine, en quelque sorte une science pour bien vivre. En un monde fortement sécularisé, est apparue une sécularisation progressive du salut, ce pourquoi on se bat pour l’homme, certes, mais pour un homme mutilé, ramené à sa seule dimension horizontale. Nous savons au contraire que Jésus est venu apporter le salut intégral qui saisit tout l’homme et tous les hommes, en les ouvrant à la perspective merveilleuse de la filiation divine"[26].
    Dans ma pauvre expérience certes limitée (et cependant le Paraguay, de par l’élection à la Présidence de la République d’un évêque émérite, avec l’appui tacite ou explicite d’évêques, de prêtres, de religieux et de représentants du laïcat, est un laboratoire qui attire le regard de nombreux observateurs...), je trouve de grande actualité ces mots de don Divo : "Jésus le Christ n’est pas un point de départ pour parler d’autres choses, pour affirmer d’autres choses, pour vivre d’autres choses. C’est une complicité avec un monde qui a perdu la foi que de faire du Christ un mythe, un symbole de vérité, de valeurs humaines ou divines, d’idéaux religieux ou sociaux"[27].
  5. Pour conclure, je signale enfin un cinquième point émergeant de l’œuvre de Barsotti qui s’impose par rapport à la théologie de la mission.
    Dans un monde de plus en plus marqué par la massification, dans lequel l’action des nouvelles technologies crée toute une série de rapports virtuels où l’homme disparaît dans l’anonymat de relations gérées par des entités impersonnelles, par des apparats informatiques ou à la limite par des structures froidement bureaucratiques, l’homme même meurt, comme avait déjà prophétisé Foucault. La mort de la relation personnelle avec Dieu ne peut qu’apporter avec elle la mort de l’homme.

    L’originalité qui est aussi le proprium de la mission, pour Barsotti, consiste à faire émerger les hommes de la multitude, à les appeler par leur nom, à donner un nom au bien-aimé, à faire en sorte qu’il acquière une valeur unique. Ceci est possible au chrétien parce qu’il est entré, par le mystère de l’incarnation, dans le circuit de l’amour trinitaire et s’adresse au Père non plus comme à un tiers, mais comme un "je" qui s’adresse à un "Tu". La vie chrétienne est amour. Et l’amour, pour Barsotti, veut dire essentiellement rapport. Le contenu le plus spécifique de la mission ne pourra qu’être le rapport interpersonnel. Le dernier lieu où tout se joue est vraiment dans ce rapport interpersonnel, reflet, signe, vérification du dialogue ininterrompu entre le "je" de l’homme, dans le "Je" du Christ, et le "Tu" du Père. Barsotti, en parlant de la société moderne et de la spiritualité de notre temps, voit le danger que la valeur absolue de la personne soit compromise. Non l’humanité, non l’homme en général, mais l’homme concret, l’homme que je suis, qui est le centre, le cœur de tout l’univers, le terme de l’amour de Dieu[28].

 

En plus de quarante ans de fréquentation intense de don Divo, j’ai acquis le droit de témoigner que dans cet homme, foi et amour ne marchaient jamais séparés l’un de l’autre. En lui l’amour pour Dieu et l’amour pour l’homme ne se séparaient pas ; car pour lui, en Christ Jésus, la nature humaine et la nature divine, intègres et complètes, sans confusion, transformation, séparation, ni division, étaient toujours contemplées dans leur coexistence.

Peu de semaines avant sa mort, je rencontrai don Divo pour la dernière fois et je voulus lui demander comment il se représentait le visage de Dieu, ce visage auquel il avait consacré toute sa vie.

Avec son ingénuité désarmante, il me regarda et me répondit : "Ton visage". Il le dit à moi, avec mon originalité unique, comme il l’aurait dit à n’importe qui. Parce que, vraiment, don Divo a toujours contemplé Dieu dans le visage de Jésus Christ où toute la création et l’histoire sont assumées, et en Lui elles se précipitent.

 

 

Avec crainte et tremblement j’envoyai ma thèse de doctorat au Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Peu de temps après, je reçus cette lettre du Card. Ratzinger :


Cité du Vatican
11-10-1986

Cher don Emilio,

Merci pour le beau volume que Vous m’avez envoyé, fruit de Vos longues et fatigantes recherches. Il manifeste un amour profond pour l’auteur que Vous avez étudié et avec qui Vous révélez une claire syntonie intérieure. Mais Votre travail manifeste surtout l’amour porté à Dieu, origine de la mission de l’Église, de tout chrétien et centre de Votre vie et mission personnelle.

Je souhaite que l’œuvre que Vous avez commencée, fondée sur ces racines solides, puisse s’étendre jusqu’aux extrémités de la terre.

En me souvenant de Vous dans ma prière, je Vous envoie mes chères salutations.

Joseph Card. Ratzinger

 

J’espère et prie pour que je puisse grandir toujours dans une plus "claire syntonie intérieure" avec don Divo. Et que la foi et l’amour bouleversant de cet homme, fou d’amour pour son Époux bien aimé, puissent arriver jusqu’aux extrémités de la terre.

Emilio Grasso

 

 

 

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[1] E. Grasso, Fondamenti di una spiritualità missionaria. Secondo le opere di Don Divo Barsotti, Università Gregoriana Editrice (Documenta Missionalia 20), Roma 1986, 14.

[2] Cf. S. Albertazzi, Sull’orlo di un duplice abisso. Teologia e spiritualità monastica nei diari di Divo Barsotti, San Paolo, Cinisello Balsamo (MI) 2009.

[3] C. Ruini, Presentazione, in Don Divo Barsotti, il cercatore di Dio. Dieci anni di interviste. A cura di A. Fagioli, Società Editrice Fiorentina, Firenze 2008, 8.

[4] Cf. S. Nistri, Il carisma di don Barsotti, in Cerco Dio solo. Omaggio a Divo Barsotti. A cura di S. Tognetti - G. Guarnieri - L. Russo, Comunità dei Figli di Dio, Settignano (FI) 1994, 62.

[5] D. Barsotti, Luce e silenzio. Diario 13 marzo 1985-17 maggio 1986, EDB, Bologna 1993, 208.

[6] D. Barsotti, Luce e silenzio..., 288.

[7] D. Barsotti, Il Signore è Uno. Meditazioni, Morcelliana, Brescia 1965, 218.

[8] Cf. E. Grasso, Fondamenti..., 92-93.

[9] Ex 33, 20.

[10] Cf. E. Grasso, Fondamenti..., 50-61.

[11] D. Barsotti, La fuga immobile. Diario spirituale, San Paolo, Cinisello Balsamo (MI) 2004, 104. La première édition a paru en Italie en 1957.

[12] D. Barsotti, L’attesa. Diario: 1973-1975. A cura e con introduzione di P. Zovatto, Società Editrice Internazionale, Torino 1995, 59.

[13] D. Barsotti, Luce e silenzio..., 146.

[14] Cf. Redemptoris missio, 91. Pour approfondir l’expression "contemplatif en action", cf. E. Grasso, "Contemplatif en action" (RM 91): Marie-Madeleine, figure de l’Église en Mission, in "Omnis Terra" (fr.) 30 (1991) 243-250.

[15] E. Grasso, Fondamenti..., 42.

[16] D. Barsotti, Parola e silenzio. Diario 1955-1957, Vallecchi Editore, Firenze 1968, 23.

[17] D. Barsotti, Parola e silenzio..., 82.

[18] Cf. D. Barsotti, Parola e silenzio..., 132.

[19] Cf. E. Grasso, Fondamenti..., 39.

[20] M. Bremer, Bicentenario e integración latinoamericana, in "Acción" n. 310 (2010) 38.

[21] D. Barsotti, Nel Figlio al Padre. Presentazione di N. Incardona, L’Epos, Palermo 1990, 136.

[22] D. Barsotti, Nel Figlio al Padre..., 199.

[23] Cf. E. Grasso, Fondamenti..., 192-193; cf. D. Barsotti, Il Mistero Cristiano nell’Anno Liturgico, Libreria Editrice Fiorentina, Firenze 1966, 337.167.164.

[24] D. Barsotti, Parola e silenzio..., 203.

[25] D. Barsotti, Fissi gli occhi nel sole. Diario 1987-1990. A cura di P. Zovatto, Messaggero di S. Antonio Editrice, Padova 1997, 260.

[26] Redemptoris missio, 11.

[27] D. Barsotti, Battesimo di fuoco. Diario mistico 1966-1968, Rusconi, Milano 1984, 235-236.

[28] Cf. E. Grasso, Fondamenti..., 72.

(Traduction de l’italien par Franco Paladini)

 

 

15/02/2020