Une approche missiologique

 

Problématiques sous-jacentes à l’homélie de Mgr Jean Zoa 

L’homélie de Mgr Jean Zoa fait allusion aux principales problématiques philosophiques, théologiques et culturelles de l’Afrique de ce siècle, en prenant position vis-à-vis d’elles. Elle aborde en effet la question cruciale de la place de l’Afrique dans l’histoire de l’humanité.

La rencontre entre l’Afrique sub-saharienne, Afrique noire, et le monde occidental a lieu au XIXe siècle, siècle des explorations géographiques, des expéditions commerciales, des fondations missionnaires, de la naissance et de l’affermissement des conquêtes coloniales.

La rencontre s’effectue dans le cadre de la vision évolutionniste et ethnocentriste caractéristique de cette époque[1]. Dans cette vision, l’“autre” est perçu et jugé à partir de “soi-même”.

Selon Henry Morton Stanley, l’un des plus grands explorateurs du siècle, l’Africain est

“un barbare purement matérialiste. Il est avide de posséder quelque chose qu’il n’arrive pas à décrire. Il est comme un enfant qui n’a pas encore acquis la faculté de l’articulation. Le missionnaire trouve le barbare rendu presque stupide par l’ignorance crasse dans laquelle il vit. Bien qu’il soit éduqué à la façon d’un animal, il a pourtant les instincts d’un homme. Une fois au contact de l’Européen, l’Africain devient assez docile, rendu timide par la conscience de son infériorité et grisé par la vague espérance de pouvoir à son tour, avec le temps, atteindre le niveau de cet être supérieur qui a suscité son admiration. Il se soumet volontiers à l’apprentissage avec le désir de s’instruire et, dans l’aspiration à une vie plus élevée, il devient docile et conciliant, mais à sa surprise, il se sent raillé par cet individu qui lui parle de choses qu’il désespère de jamais comprendre ; par conséquent, plein de honte et avec un sentiment encore plus profond de son infériorité, il se retire dans sa tanière, sa taverne ou sa tente, résolument décidé à se contenter de la vie d’animal dans laquelle il a été élevé”[2].

Ce jugement n’est pas très loin de celui des missionnaires de l’époque.

Giovanni Beltrame, de l’Institut Mazza de Vérone, fut parmi les rares missionnaires revenus vivants en Europe. Il parcourut toutes les deux rives du Nil et en côtoya toutes les populations. Au retour, il publia des études qui lui valurent une réputation non usurpée parmi les africanistes italiens de la première heure[3].

Dans ses jugements, il ne s’éloigne pas beaucoup de ce qu’avait écrit Stanley.

“Les Africains – écrit Beltrame – nous semblent tombés du creux de la misère et de l’abrutissement ; oisifs toute la vie, affamés parce que sans ingéniosité, ignorants de tout, ils se différencient très peu des animaux inférieurs. Jusque-là ils ne nous ont pas encore paru féroces ; ils sont grossiers, méfiants et peureux ; limités à la terre, ils n’ont d’intérêt que matériel”[4].

Ces jugements n’ajoutent rien à celui, bien connu, de Hegel, jugement à partir duquel furent formées des générations de penseurs.

“Pendant tout le temps où il nous est donné d’observer l’homme africain, nous le voyons dans un état de grossièreté et de barbarie ; aujourd’hui encore, il est resté tel. Le Noir représente l’homme naturel dans sa pleine barbarie et son déchaînement… Dans son caractère on ne peut rien trouver qui ait une allure humaine. C’est justement pour cela que nous ne pouvons pas nous identifier à vrai dire à sa nature par le sentiment, comme nous ne pouvons pas nous identifier à celle d’un chien”[5].

La comparaison entre Noirs et bêtes devient un stéréotype de l’idéologie colonialiste. Lidio Cipriani, l’un des plus célèbres ethnologues italiens jusqu’aux années 40, collaborateur de la plus grande œuvre ethnologique de l’époque, Razze e popoli della terra, sous la direction de R. Biasutti, affirme que

“tout effort pour élever les Noirs à une civilisation supérieure serait aussi vain que de dresser des ânes pour en faire des chevaux… En Afrique, certains comportements en arrivent à perdre beaucoup de l’humain pour se rapprocher énormément de ceux des animaux”[6].

La comparaison avec le monde animal est tout à fait naturelle dans la mentalité de l’homme blanc vis-à-vis des colonisés[7].

Frantz Fanon fera noter amèrement :

“La société colonisée n’est pas seulement décrite comme une société sans valeurs. Il ne suffit pas au colon d’affirmer que les valeurs ont déserté, ou mieux n’ont jamais habité, le monde colonisé. L’indigène est déclaré imperméable à l’éthique, absence de valeurs, mais aussi négation des valeurs. Il est, osons l’avouer, l’ennemi des valeurs. En ce sens, il est le mal absolu… Parfois ce manichéisme va jusqu’au bout de sa logique et déshumanise le colonisé. À proprement parler, il l’animalise. Et, de fait, le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique… Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire”[8].

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu la rencontre entre l’Afrique et le monde occidental. Peu restèrent étrangers à cette vision, typique de la conscience historique ethnocentriste et évolutionniste de l’époque.

Certainement pas l’impérialisme colonial italien qui a cherché à se liquider comme “impérialisme de va-nu-pieds” ou, avec la même superficialité, comme “impérialisme civilisateur”[9].

Emilio Grasso

(À suivre)

 

 

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[1] Sur le mot “ethnocentrisme”, cf. Encyclopædia Universalis Thesaurus - Index, Paris 1990, 1210-1211.

[2] Cité dans Africa o morte. Viaggi di missionari italiani verso le sorgenti del Nilo 1851-1873. A cura di L. Gaffuri, Edizioni Unicopli, Milano 1996, 36-37.

[3] Cf. E. De Leone, Beltrame Giovanni, in Dizionario Biografico degli Italiani, VIII, Istituto della Enciclopedia Italiana, Roma 1966, 55-56.

[4] Cité dans G. Romanato, Daniele Comboni. 1831-1881. L’Africa degli esploratori e dei missionari, Rusconi, Milano 1998, 149.

[5] G. W. F. Hegel, Lezioni sulla filosofia della storia, I. La razionalità della storia, “La Nuova Italia” Editrice, Firenze 1963, 243-244.

[6] Cité dans V. Lanternari, L’“Incivilimento dei Barbari”. Problemi di etnocentrismo e d’identità, Edizioni Dedalo, Bari 1990, 24.

[7] Cf. A. Ruscio, Le Credo de l’homme blanc. Regards coloniaux français XIXe - XXe siècles, Éditions Complexe, Bruxelles 1996, 52-55.

[8] F. Fanon, Les damnés de la terre, Maspero, Paris 1961, 33-34.

[9] Cf. A. Del Boca, L’Africa nella coscienza degli italiani. Miti, memorie, errori, sconfitte, Editori Laterza, Roma-Bari 1992 ; cf. L. Goglia - F. Grassi, Il colonialismo italiano da Adua all’Impero, Editori Laterza, Roma-Bari 1993.

 

 

 

21/09/2020