Le silence de Dieu sur la croix le Vendredi saint

Troisième partie

 

La liturgie du Vendredi saint nous permet d’approfondir le thème de la vérité. Dans le récit de la Passion selon saint Jean, il y a un passage qui explique comment Jésus a été condamné sans motif. Au soldat qui le gifle, Jésus demande :

“Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ? Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?” (Jn 18, 23).

Jésus ne réagit pas avec la violence, mais met en jeu le discours de la logique, de la rationalité, du pourquoi, des réponses précises, de la vérité. Il invite à trouver les motivations, les fondements réels sur lesquels faire, ensuite, ses choix.

C’est la révélation de la vérité, mais en même temps la destruction des mythes basés sur des traditions vides de sens et sur des lieux communs, qui ne sont pas vérifiés par la rationalité. On ne peut fonder des choix sur des motivations telles que : “Les gens disent”, “Tout le monde fait ainsi”, “Ce qui a été, c’est ce qui sera”. Changer les présupposés du raisonnement et se demander le pourquoi profond des choses signifie vaincre la résignation et bâtir la vie sur ce qui est rationnel, juste et vrai. Personne n’est condamné – et cela vaut tout particulièrement pour les jeunes – à répéter le passé ou à s’y enfermer ou à s’installer dans une vision nihiliste de la vie, mais chacun doit vivre sa propre histoire, apprenant à décider et appliquant les principes de la raison, sans laquelle l’homme n’est qu’un animal.

Quelle est, donc, l’attitude intérieure qui conduit à la vérité ? Pilate aussi avait le désir de connaître la vérité quand il demanda : “Qu’est-ce que la vérité ?” (Jn 18, 38). Jésus, cependant, lui répond par un silence très éloquent : il lui avait déjà expliqué qu’il était venu pour rendre témoignage à la vérité, ajoutant que celui qui aime vraiment la vérité écoute sa voix. Il n’y a que le silence, face à qui ne veut comprendre et n’aime pas la vérité. Jésus venait de lui révéler le secret de sa mission, mais Pilate resta enfermé dans une logique de pouvoir. Et cette logique ne libère pas l’homme.

Ne pas dire la vérité signifie aller contre Dieu : “Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix” (Jn 18, 37), dit le Christ à Pilate.

La Parole attend la réponse de l’homme

Par la célébration solennelle du Vendredi saint, nous entrons dans le grand silence. C’est le jour du silence de Dieu. La parole de Dieu se tait, le Christ meurt, désormais il ne parle plus. La mort, en effet, se caractérise justement par l’absence de la Parole.

C’est ce que nous constatons aussi dans la vie quotidienne : lorsque la parole manque, les relations entre les personnes meurent, car la parole est le fondement de la vie des hommes et l’unique possibilité que nous avons de sortir de nous-mêmes, de rencontrer les autres et, à travers eux, de rencontrer Dieu.

Sur la croix, le Christ se tait et meurt afin que l’homme puisse parler et prendre librement sa décision. C’est le moment où, dans le silence et la solitude, nous devons répondre à Dieu, en choisissant le camp où nous voulons jouer notre vie, celui du bien ou celui du mal. À cet effet, le Seigneur donne à l’homme, dans sa bonté, un temps pour réécouter, dans le silence profond de sa conscience, la Parole de vérité qui donne vie et rend libre. En ce sens, la mort de Jésus est-elle l’acte de respect le plus grand que Dieu accomplit à l’égard de la liberté des hommes, et le moment de sa plus grande délicatesse envers nous.

La Parole est donc la vie de l’homme. Tout existe par le Verbe, par la Parole :

“Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui” (Jn 1, 1-3).

La parole humaine authentique ne peut être un bruit quelconque (flatus vocis), mais elle doit donner la possibilité de communiquer aux autres notre intériorité. Là où il n’y a pas de parole vraie, correspondant à la réalité, là aussi est absente la vie. C’est ce qu’on remarque lorsque les hommes, même tout proches les uns des autres, sont incapables de communiquer en profondeur entre eux ; qui ne sait exprimer ses sentiments n’est capable que d’actes de violence ou insensés. Très souvent, la violence naît justement de l’incapacité d’exprimer ce qu’on a dans le cœur.

Le grand silence de Dieu sur la croix est une requête : Dieu se tait afin que l’homme parle. C’est un silence qui invite à répondre à Dieu et à avoir ainsi accès à une parole vraie, passant de l’isolement à la communion. La communication authentique entre les hommes se transforme alors en un reflet de la Trinité, communion de trois Personnes toujours en relation compénétrante entre elles.

Si nous aimons la vérité, nous ne pouvons ne pas suivre le Seigneur qui parle à notre conscience. Dans le silence, nous pouvons écouter la voix de la conscience, le premier de tous les vicaires du Christ[1].

Aujourd’hui, souvent – et on le constate surtout parmi les jeunes – nous évitons le silence et nous nous mettons en situation de remplir de bruit chaque instant de notre vie. Il nous faut avoir à tout moment les écouteurs aux oreilles, qui nous empêchent d’écouter la voix silencieuse, et en même temps parlante, de la conscience qui nous conduit à la vérité, au Christ. Nous avons peur de ne plus pouvoir rester indifférents, de ne plus être des personnes qui ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n’entendent pas, une bouche et ne parlent pas, comme les idoles qui s’opposent au vrai Dieu. Celui-ci, par contre, a bien des yeux pour voir, des oreilles pour écouter, des mains pour toucher, un cœur pour aimer, une bouche pour parler et une gorge pour crier contre tout mensonge et toute injustice (cf. Ps 115).

Au lieu de se saturer de bruit, nous devons éduquer à l’amour du silence, à l’écoute de la voix de Dieu qui parle à la conscience, à être honnête avec soi-même afin de l’être aussi avec les autres.

Sortir de l’indifférence pour devenir la Parole

La parole de Dieu, la Vérité, nous fait sortir de l’indifférence, de l’insignifiance, de la simple répétition de “ce que font tous”. Jésus a brisé la loi du sang, de l’appartenance à une race, à un groupe fermé de personnes, qui nous condamnent à répéter toujours le même genre de vie. C’est pour cela qu’il a été crucifié. Il était la Parole de Vérité qui brise les chaînes de tout genre ; une Parole, cependant, qui ne peut mourir, car elle est l’Amour qui libère et, donc, qui ressuscite.

La mort de Jésus nous appelle tous à une décision. C’est un temps de silence où Dieu se tait afin que l’homme, dans le silence absolu et en pleine liberté, puisse prendre une décision : être la Parole ou entrer dans un mutisme bestial ; être du côté de la vie ou vivre dans l’insignifiance, dans la répétition et l’imitation de la majorité, sans vouloir écouter, décider et agir librement et pour le bien.

Vivre le Vendredi saint auprès de Jésus signifie alors ne plus avoir peur de Lui ouvrir les portes de notre cœur, en suivant la Vérité qui vient nous communiquer la vie éternelle.

Extrait revu et adapté de E. Grasso, Lo crucificaron por miedo a la verdad.
El itinerario de la Semana Santa, Centro de Estudios Redemptor hominis
(Cuadernos de Pastoral 30), San Lorenzo (Paraguay) 2013, 34-39.

(À suivre)

 

 

_______________________

[1] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, 1778.

 

 

 

15/04/2022