Entretien avec le Père Paulin Sébastien Poucouta

 

Nous avons rencontré le P. Paulin Poucouta à Louvain, en Belgique, lors d’un Colloque tenu du 19 au 21 novembre dernier, sur le thème “Mission hier, aujourd’hui et demain. Cent ans après Maximum illud”. Ce fut ainsi l’occasion de mettre au point cette entrevue.

 

  • Vous avez étudié en France et vous y travaillez actuellement. En tant qu’Africain, quel regard portez-vous sur l’Église en Europe ? Quel est la contribution que l’Église d’Afrique peut lui apporter ?

Effectivement, j’ai étudié en France, plus précisément à l’Institut Catholique de Paris et à la Sorbonne. J’y suis venu souvent. Pendant mes études, j’y étais en paroisse. Puis, je viens de passer une année dans le diocèse de Créteil. Je peux dire que depuis une quarantaine d’année, je vois bouger l’Église de France et d’Europe. Mais malgré cela, je reste un étranger, mon regard est nécessairement extérieur, donc modeste, très modeste.

L’Église d’Europe a une certaine ressemblance à celle de Smyrne dans l’Apocalypse. Elle est devenue très faible numériquement et institutionnellement, même si matériellement, elle garde encore une certaine force, par rapport aux Églises d’Afrique.

Dans les Lettres de l’Apocalypse, nous voyons que le Seigneur a une attention très particulière pour les deux Églises les plus fragiles, Smyrne et Philadelphie. C’est de cette fragilité que peut jaillir une Église renouvelée.

Dans cette fragilité, certains quittent le bateau qui, à leur avis, va inévitablement couler. Nous gardons la foi en Dieu, disent-ils, mais l’Église, il faut la quitter. D’autres, prennent acte de cette fragilité et optent pour une spiritualité de l’enfouissement, avec des liturgies sobres et une sobre occupation de l’espace. D’autres encore disent que c’est une situation provisoire et refusent de faire profil bas. Au contraire, il faut une manifestation de force par la tenue ostentatoire, par des liturgies tonitruantes, en bref par la visibilité.

À mon avis, la crise que traverse l’Église en Europe provoque effectivement une cure de modestie. Mais l’enfouissement ne doit être prétexte ni à la timidité ni à la résignation. L’Église doit vivre dans le dynamisme contagieux des fragiles communautés chrétiennes de l’Église primitive.

Quelle peut être la contribution de l’Église d’Afrique ? Déjà, depuis longtemps, nous avons des étudiants et travailleurs africains en Europe qui s’intègrent dans la vie des Églises en Europe, car les chrétiens doivent se sentir chez eux partout. Ils apportent leur présence, ce qu’ils sont. Malheureusement, ils ne trouvent pas toujours l’accueil qu’ils attendent. C’est dans un dialogue et une écoute réciproques, que les chrétiens africains et européens vivant en Europe peuvent trouver ensemble un nouveau dynamisme.

Des prêtres africains nombreux sont Fidei donum en Europe. C’est mon cas. Le grand défi est de travailler ensemble, en se sentant tous concernés par la crise que traverse l’Église. On sent parfois de la méfiance, parce que certains chrétiens européens ont peur, avec raison, que l’afflux massif des prêtres africains soit un plâtre qui cache la gangrène et évite de soigner le véritable problème. Les prêtres africains ne doivent donc pas venir comme des plâtres, mais comme des frères qui entendent partager la mission de l’Église universelle et proposer à celle d’Europe ce qu’ils sont. Il s’agit de se mettre humblement ensemble à l’écoute de ce que l’Esprit dit aujourd’hui aux Églises d’Europe.

  • Nous avons eu l’occasion de nous rencontrer et de finaliser cet entretien à Louvain, lors du Colloque organisé par "Missio", qui représente les Œuvres Pontificales Missionnaire en Belgique, sur le thème de la mission. Votre intervention portait sur "La mission dans la Bible". Vous avez ainsi tracé à partir de l’Ancien Testament jusqu’à l’Apocalypse de saint Jean l’importance de la présence de Dieu comme lumière au milieu de son peuple. Vous prônez en conséquence une Église témoin et porteuse de la lumière du Christ. Pouvez-vous partager cette profonde continuité biblique mise en exergue par vos propos ?

Dans ma conférence à Louvain, j’ai voulu montrer que dans la Bible nous avons une diversité de théologies missionnaires qui s’élaborent chacune à l’intérieur d’une situation concrète, en réponse à des enjeux perçus par l’écrivain biblique et les communautés auxquelles il s’adresse. Pour réfléchir sur la mission on s’éclaire surtout des évangiles synoptiques, des écrits pauliniens, mais surtout du livre des Actes des Apôtres dont la structure et la thématique sont fortement missionnaires.

J’ai voulu m’inspirer de l’Apocalypse johannique. Il est vrai que le vocabulaire missionnaire de l’envoi y est quasi absent. Pourtant, l’auteur pose la question de la mission de l’Église dans un contexte de tourmente et de fragilité. Pour l’exprimer, Jean s’éclaire de l’expérience et du langage de la tradition juive, particulièrement de la menorah, celle du chandelier à sept branches, celle de la lumière. Elle rappelle à chaque juif sa vocation, celle d’être cette lumière qui, jaillie de sa maison, proclame les merveilles de Dieu. En reprenant le même symbole et en relisant l’expérience d’Israël, Jean situe la vocation de l’Église dans le même sillage.

  • À la lumière de l’Apocalypse, vous avez approfondi les difficultés des Églises en situation de fragilité décrites par saint Jean. Cela nous semble utile pour des orientations nouvelles de la mission aujourd’hui. Pouvez-vous y revenir ?

Les moments difficiles que traversent les communautés chrétiennes à la fin du premier siècle constituent pour Jean un moment favorable pour aller à l’essentiel de la mission qui peut se résumer en trois questions posées aux communautés chrétiennes d’alors, mais aussi aux nôtres aujourd’hui.

La première question est : "De qui témoignons-nous ?". Quelle que soit sa forme, le Ressuscité est le cœur de la mission.

La deuxième question est : "De quoi témoignons-nous ?". Le chrétien est immergé dans une histoire labourée d’affrontements. Pourtant, au cœur de cette histoire brille la présence du Ressuscité.

La troisième question : "Comment témoignons-nous ?". La réponse se trouve particulièrement dans les Lettres aux Églises qui insistent sur la metanoia, au sens biblique du terme, mais elle est une exigence d’ouverture à Dieu et aux autres.

La mission est essentiellement un chemin de conversion, personnelle et communautaire.

  • Merci, Père Paulin, pour votre disponibilité et pour cet entretien qui enracine nos réflexions missionnaires dans l’Écriture Sainte.

(Propos recueillis par Antonietta Cipollini)

 

 

 

   

                                LA MISSION COMME RAYONNEMENT

Sens missionnaire de la menorah, du chandelier à sept bras,

 signe de ralliement pour les juifs comme la Croix pour les chrétiens

 

“Pour découvrir le sens missionnaire de la menorah, il convient de rappeler sa fonction. Les sept lampes devaient brûler du soir au matin (Lv 24, 3), trois la journée et quatre la nuit. La menorah est ainsi le symbole de la lumière qui brille sans cesse. Celle-ci figure d’abord Dieu lui-même (cf. Ps 36, 10) et ses manifestations (cf. Ps 104, 2 ; Ez 43, 2). L’interprétation astrale de la menorah dans le bas-judaïsme n’a d’autre but que d’affirmer la suprématie de l’éclat de Yahvé sur les sept astres identifiés aux sept lampes du chandelier.

Mais si Dieu est lumière, il demande à son peuple de briller à son tour. La menorah a ainsi une double signification : elle représente non seulement Yahvé, mais également le peuple. Cela est évident dans le texte de Zacharie, dont dépend en grande partie Jean (Za 4, 3ss.). Le chandelier, c’est également Israël : le peuple doit être lumière, comme l’est Yahvé. …

La mission du peuple, c’est en effet d’enflammer les autres par contagion : chaque membre du peuple doit être une torche allumée, pour allumer d’autres torches (Midrash Ex 36, 13 ; Nb 14, 10). Certes, le terme lumière a, dans l’Ancien Testament, non seulement un sens théologique, mais aussi missionnaire (cf. Is 42, 6-7 ; 49, 6ss). Mais la menorah a un sens particulier en raison du lien avec le temple. La mission est ici réellement témoignage de la présence de Dieu”.

(P. Poucouta, Lettres aux Églises d’Afrique, Apocalypse 1-3,
Karthala-PUCAC, Paris-Yaoundé 1997, 171-172)

 
     

 

 

20/12/2019