Interview à Innocent Ouédraogo, missionnaire burkinabé en Belgique

 

Innocent Ouédraogo est un prêtre originaire du Burkina Faso qui vit depuis 2009 en Belgique. Il est actuellement curé modérateur de l’unité pastorale Sint-Willibrordus Pelt, composée de cinq paroisses.

Il nous a semblé intéressant d’approfondir et de faire connaître l’expérience de la mission de l’Afrique en Europe, grâce à l’abbé Innocent, l’un de ses protagonistes, présent dans notre diocèse de Hasselt, et que nous avons invité dans notre Communauté et Centre d’Études de Zwartberg-Genk.

 

  • Quelles sont les grandes lignes de votre ministère, après une décennie de responsabilité en tant que curé, dans ce contexte difficile de sécularisation en Occident ? Comment évaluez-vous la situation ecclésiale de la Belgique ?

J’ai d’abord essayé d’être un rassembleur et de construire l’unité. Je n’ai pas une vision de pouvoir et de chef. J’essaie de partager les tâches, de ne pas les centraliser et de responsabiliser plutôt les fidèles, de dialoguer avec eux en donnant ainsi l’occasion de développer les ministères des laïcs. En Afrique, la responsabilité des laïcs a été un aspect missionnaire fondamental en raison de l’extension des territoires des diocèses et des missions.

Souvent, ce qui prévaut encore ici en Europe est un certain campanilisme du passé selon lequel chaque village devrait avoir son curé. Et le curé tend à tout faire. Même cela n’est plus possible à cause du vieillissement des prêtres et la pénurie de nouvelles vocations ; c’est ainsi que le même prêtre est souvent responsable de plusieurs paroisses.

Dans le passé, les fidèles étaient habitués à un curé exclusivement pour eux-seuls et, aujourd’hui, ils n’acceptent pas toujours ce changement de perspective. Ils ont des difficultés à se déplacer pour une messe ou pour des activités et à jouer un rôle plus actif dans l’Église.

Beaucoup d’abandons de vieux chrétiens se produisent à cause de ce changement de situation et du refus de s’adapter au nouveau modèle pour lequel on n’est pas seulement des consommateurs du sacré.

Nous devons continuer dans cette direction, en aidant les gens à prendre conscience de la situation actuelle de l’Église en Belgique.

J’ai beaucoup de collaborateurs laïcs qui sont formés au niveau diocésain et qui sont ensuite envoyés comme catéchistes, pour présider également des veillées de prière et des enterrements.

Il s’agit d’une approche déjà bien expérimentée dans de nombreuses missions en Afrique et qui doit absolument être mise en œuvre en Europe.

De cette façon, le pasteur est plus libre, moins stressé d’avoir à courir d’une célébration à l’autre ; il peut ainsi se consacrer à des tâches plus spécifiques comme la prédication et l’accompagnement.

Moi-même j’essaye ainsi d’être plus attentif aux personnes et à leur écoute. Nous savons que les Européens doivent souvent payer pour se faire écouter, en allant chez un psychologue. Quand ils voient que quelqu’un les écoute, ils sont émus par la gratuité de l’Évangile ; ils redécouvrent leur valeur personnelle et s’ouvrent à l’engagement.

Dans les petites communautés, la solidarité est plus forte et les relations moins anonymes : malgré tant d’aspects de la crise du christianisme en Europe donc, je sais reconnaître aussi les aspects positifs.

Quant aux jeunes qui se sont éloignés de l’Église, c’est un phénomène qui préoccupe l’Église en Occident. Je crois que l’une des causes a été le fait que, en les approchant, on a été trop moralisateurs, en leur demandant d’observer seulement les pratiques religieuses, ou en donnant des lignes directrices sur des questions morales telles que la sexualité, sans évangéliser en profondeur. Un discours trop moralisateur ne fait en effet que raidir les positions.

En Afrique aussi, les jeunes qui fréquentent l’Église sont une minorité par rapport à ceux qui en restent à l’écart, bien qu’il y ait encore une pression de la famille et de la tradition en faveur de la pratique religieuse.

Je souligne néanmoins qu’en Europe, de nombreuses valeurs chrétiennes sont encore inconsciemment transmises. De nombreuses réalités à caractère social ‒ comme les écoles et les hôpitaux ‒ en outre sont issues du christianisme.

Et pour moi qui viens d’Afrique, cela est quelque chose de très positif, une réalisation importante du christianisme.

Nous ne devons pas être trop liés aux chiffres, mais à l’attitude de solidarité qui se développe au sein des petits groupes.

Nous devons partir du cœur de l’évangélisation et surtout évitons les discours apocalyptiques et les langages accusateurs ; condamnons s’il le faut le péché, mais jamais le pécheur.

Et il y a, enfin, la nécessité de redécouvrir la liberté d’adhérer au christianisme non seulement comme un fait culturel, mais en tant que réponse personnelle.

  • Venant du contexte social et ecclésial de l’Afrique, quelles sont vos impressions sur la situation en Belgique. Quelle est la contribution spécifique qu’un prêtre d’Afrique, du Burkina Faso, cherche à offrir à cette Église ?

En tant que prêtre africain, je voudrais avant tout souligner la dimension missionnaire de l’Église universelle : c’est son ADN, en effet, celui d’annoncer la bonne nouvelle. Ma présence en Belgique se veut un signe d’espérance car au-delà de nos différences culturelles et historiques, l’Évangile sera toujours un signe d’unité, de rencontre et de dialogue.

J’essaie aussi de parvenir à ce dialogue dans mon approche pastorale. J’ai déjà mentionné l’importance de l’écoute, parce qu’il y a beaucoup de discussions ici en Europe, on croit qu’on a toujours raison, mais on écoute très peu les autres.

J’aimerais ajouter un autre aspect : consacrer du temps aux personnes ! Ici, en Belgique, il y a un mode de vie pour lequel il n’y a jamais de temps pour personne. Il est très important de se réapproprier son propre temps et de le consacrer aux autres.

Enfin, venant d’Afrique, je voudrais souligner encore que je me rends compte à quel point la foi a imprégné la culture au cours des siècles et comment il existe des pratiques de vie familiale et sociale qui expriment les valeurs chrétiennes. Nous sommes encore si loin de cela en Afrique et au Burkina Faso !

Évitons donc les langages apocalyptiques qui n’analysent que le déclin de la participation à la messe. Certes, il existe des données inquiétantes et des éléments de régression des valeurs chrétiennes alors qu’on enregistre une montée du relativisme. Je ne veux certainement pas démissionner face à ces difficultés ni les banaliser non plus. Mais nous sommes peut-être confrontés à une nouvelle forme de christianisme minoritaire, qui ne s’exprime pas par les chiffres, mais qui est plus authentique et personnel.

Compte tenu de l’Afrique et de ses souffrances, j’essaie donc de communiquer un sentiment de gratitude aux personnes pour ce qu’elles ont déjà construit et un sentiment d’émerveillement pour les dons reçus.

La culture occidentale a conquis les droits de l’homme, patrimoine pour toute l’humanité. Mais trop souvent, dans la mentalité courante, tout est considéré comme un droit et on ne se rend pas compte que l’on devrait avoir toutes les raisons d’être reconnaissant et heureux. Au Burkina Faso, par exemple, avoir une maison et toutes les possibilités de bâtir un avenir pour les enfants, l’école, la santé... c’est le rêve d’une vie. Ici, nous ne savons plus discerner l’action de la Providence de Dieu dans l’histoire. Savoir rendre grâce à Dieu est très important.

  • Enfin, comment évaluez-vous, plus en général, le phénomène croissant de l’inclusion des prêtres africains en Europe, qui donne lieu à des débats et contribue aussi à la production de réflexions théologiques ?

Tout d’abord, il me semble qu’on identifie trop le phénomène des prêtres africains en Europe aux migrations qui ont pour principal motif la situation de pauvreté en Afrique.

C’est une lecture très partielle du phénomène de la mission de ces prêtres. On met à l’ombre la vision religieuse et spirituelle.

Je voudrais dire que, de toute façon, le Seigneur peut se servir, au début, même des intentions moins nobles, pour que la Parole de Dieu soit annoncée.

À ce niveau, on pourrait dire que même les motivations des missionnaires européens en Afrique auraient dû être purifiées au moment de leur départ.

Combien de missionnaires ne veulent même pas rentrer chez eux, parce qu’ils trouvent en Afrique quelque chose qui n’existe plus en Europe, comme gratification par exemple dans les relations humaines ? Leur service rendu de la proclamation de la Parole en Afrique, cependant, reste inestimable, si cette proclamation est faite avec dévouement.

Cela s’applique également aux Africains en Europe.

Personnellement, je peux dire par exemple qu’aujourd’hui, je vis une situation de sérénité économique qui me permet aussi de partager ce que j’ai, mais j’ai appris à relativiser tout cela et je me rends compte que bien des gens sont riches en Europe sans connaître le bonheur. Si vous êtes seul, incapable de partager, sans joie, vous êtes extrêmement pauvre même si votre compte en banque est garni.

Pour moi, le fait d’avoir une maison ou une voiture n’est plus un mythe comme avant. J’essaie d’atteindre un certain équilibre, tout en demeurant simple et essentiel, en gardant une spiritualité basée sur la grâce de l’incarnation.

Bien sûr, l’Afrique doit se développer avant de pouvoir alors relativiser cet aspect économique. Il ne faut surtout pas considérer la misère matérielle des Africains et leur dire que malgré la pauvreté, ils sont plus heureux. Cela serait une offense à mon sens.

Quand, dans ma paroisse, on m’interroge souvent sur la pauvreté de l’Afrique, j’essaie certainement de faire connaître une situation objective, mais aussi de faire comprendre qu’il y a une pauvreté anthropologique et un complexe qui sont beaucoup plus graves que la pauvreté dite matérielle.

Il y a une pauvreté anthropologique, et un complexe nourri de préjugés au niveau culturel et spirituel, de part et d’autre.

Nous sommes donc toutes et tous et partout dans le besoin de recevoir l’annonce de l’Évangile qui nous libère et nous ouvre aux autres et à la vraie joie.

(Propos recueillis par Antonietta Cipollini)

 

 

 

13/01/2020