Entretien avec Mgr Benoist de Sinety, Vicaire général de l’Archidiocèse de Paris

 

Nous avons rencontré Mgr Benoist de Sinety, Vicaire général de l’archidiocèse de Paris, lors de sa visite au Cameroun à Mbalmayo, en décembre dernier. Mgr Joseph-Marie Ndi-Okalla, évêque de Mbalmayo, à cette occasion, a organisé un échange avec ses prêtres, collaborateurs et ouvriers apostoliques, auquel nous avons participé.

Les liens de Mgr Benoist avec le Cameroun sont de longue date. En tant qu’ancien curé de Saint-Germain-des-Prés à Paris, il avait promu le jumelage avec Tokombéré, une paroisse au Nord Cameroun, connue surtout grâce à l’expérience de Baba Simon, le missionnaire des paysans Kirdi, et pour lequel une cause de béatification est en cours. Mgr Benoist avait donc déjà visité Tokombéré et il était à sa deuxième visite au Cameroun.

Lors de sa rencontre au Centre d’accueil diocésain, il nous a présenté les joies et les difficultés de l’archidiocèse de Paris et notamment l’expérience qui a bouleversé l’Occident et le monde entier en l’occurrence : l’incendie de la cathédrale Notre-Dame. Toute la ville de Paris s’était arrêtée ce 15 avril 2019 et ensuite, il y a eu une grande chaîne de solidarité pour la reconstruction de celle-ci. Cette réaction − soulignait Mgr Benoist − a montré une mémoire ensevelie des racines chrétiennes qui s’était réveillée. Parmi ses charges en tant que Vicaire général, Mgr Benoist s’occupe du chantier de la reconstruction de Notre-Dame.

C’est dans notre Communauté Redemptor hominis, que nous avons eu le jour suivant l’occasion d’un entretien avec lui pour reprendre et approfondir certains aspects de la réflexion qu’il nous avait délivrés au Centre d’accueil ainsi que son dernier livre : Il faut que des voix s’élèvent.

Nous le remercions pour sa disponibilité et l’amabilité par laquelle il nous a accordé cet entretien.

 

 

  • Mgr Benoist, vous êtes Vicaire général de Paris depuis 2016. Quels sont les défis majeurs de la nouvelle évangélisation dans l’archidiocèse de Paris : les difficultés et les espoirs ?

Le grand défi est de comprendre la nouvelle donne de l’Église en France. Elle touche désormais une toute petite partie de la population française : une proportion de 5 à 8% de pratiquants. La situation s’aggrave avec les dernières générations. En effet, depuis environ vingt ans, il n’y a qu’une célébration de baptême sur trois naissances. La situation a donc changé profondément par rapport à il y a une cinquantaine d’années, quand la parole de l’Église avait comme une caisse de résonance dans la population nationale.

En même temps, tous ces gens qui ne sont plus chrétiens sont à la recherche de quelque chose ; ils sont en quête d’une espérance, d’un sens à leur vie. Comme ils ne connaissent plus l’Église, la parole de l’Église ne rencontre plus leur recherche. L’Église est donc appelée à avoir l’humilité d’aller à la rencontre de l’attente et de la quête des hommes et des femmes de notre temps. Comment faire ?

On s’aperçoit que beaucoup de jeunes qui sont coupés de la vie de l’Église depuis longtemps prennent conscience des crises qui touchent notre civilisation : crise économique, morale, écologique. Ce sont les crises que le Pape analyse dans Laudato si’ : le cri de la terre, le cri des pauvres.

En prenant conscience de ces crises dans lesquelles notre civilisation est entraînée, les jeunes se posent cette question : comment allons-nous survivre et comment surmonter ces crises ?

Ils répondent en affirmant que c’est en dépassant notre individualisme et en tissant des liens de solidarité, de fraternité véritable avec les autres qu’on dépassera ces crises. On peut affirmer que c’est l’Esprit Saint qui travaille dans l’histoire et les inspire en se frayant un chemin de foi et d’amour.

Certains jeunes affirment avec clarté que ce sera en apprenant à nouveau à s’aimer les uns les autres qu’on dépassera ces crises.

Ayons dans ce sens confiance en l’Esprit Saint !

Sommes-nous capables en tant qu’Église de nous mettre au service de l’Esprit Saint et de reconnaître son action en ceux qui rejoignent le chemin de l’Évangile par d’autres parcours, dans la découverte de l’amour ?

Si nous regardons aussi à l’intérieur de l’Église, nous constatons qu’il y a des raisons d’espérer : il y a des jeunes chrétiens qui ont une grande ferveur de foi, un désir de connaître le Christ, d’en témoigner, de le rencontrer dans la prière. L’Église doit aider ces jeunes à pouvoir garder leur enthousiasme et surtout les inviter à un témoignage cohérent de vie avec leur parole.

Plus en général, je crois que dans une situation de perte de crédibilité de l’Église en Occident par une série de scandales (financiers, sexuels, des abus, etc.), elle doit retrouver sa crédibilité dans l’évangélisation par le chemin du service aux pauvres. Dès lors que l’Église oublie les pauvres, en utilisant son pouvoir, elle risque de prendre une voie de mort. Elle doit avancer sur un chemin de vie, celui de l’amour véritable, de la Caritas, cœur de l’évangélisation.

  • Vous êtes chargé en tant que Vicaire général de la solidarité et des aspects caritatifs ; de quelle manière l’archidiocèse de Paris implique les jeunes à vivre concrètement ces dimensions ?

Il y a plusieurs activités organisées dans les paroisses, par les mouvements ; par exemple, en faveur des sans-abri. On estime qu’il y a plus de six mille personnes qui vivent dans la rue à Paris. Les jeunes font des tournées de nuit pour aider ces gens, pour parler avec eux, leur donner à manger et de quoi se chauffer, mais surtout en leur apportant un peu d’humanité. Il y a beaucoup de jeunes.

Depuis dix ans déjà, quarante paroisses de Paris organisent aussi l’"hiver solidaire" (de décembre à mars) en accueillant dans leurs locaux ces gens sans domicile pour la nuit : et les paroissiens en prennent soin, ils les accueillent, ils parlent avec eux, partagent le dîner et le déjeuner. Certains paroissiens dorment sur place pour s’assurer que tout se passe bien.

Il y a plein d’initiatives de ce genre. Il suffirait de penser qu’à Paris on distribue environ 150.000 repas chaque année à travers les organisations catholiques.

Il y a aussi une importante mobilisation pour les migrants, pour les accueillir. On prévoit aussi l’ouverture dans un an, d’une maison appelée "Joséphine Bakhita" qui accueillera les migrants en vue de leur insertion dans la société française.

Les jeunes sont souvent des moteurs dans ces initiatives ; ils ont ce grand désir d’aimer et de changer la situation d’inégalité et d’injustice sociale.

  • Je reviens sur le thème de l’immigration. Vous avez écrit un livre très intéressant : Il faut que des voix s’élèvent. Pourriez-vous nous expliquer les raisons de la peur des Français d’accueillir ces migrants ? Face à cette peur du reste, vous avez élevé votre voix !

La peur est produite par l’ignorance, par le manque de connaissance de l’autre. Mais elle est aussi la conséquence du fait qu’on ne sait pas suffisamment qui on est soi-même.

Il y a aussi que l’Europe et la France ont connu plusieurs invasions dans l’histoire. On a toujours vécu dans la peur des invasions barbares, venant du Sud et de l’Est. On a connu dans l’histoire ancienne des invasions très redoutables. Dans l’histoire moderne, la conquête de l’islam en Europe centrale a laissé des traces très profondes. Les Turcs sont partis à la fin du XIXe siècle. Cela reste profondément ancré dans la mémoire collective. Il y a donc la peur de l’invasion.

Mais en fait, il n’y a aucune armée qui organise une invasion, mais simplement des gens qui fuient leur pays pour chercher à sauver leur vie ou à trouver des conditions de vie meilleures que chez eux. Nous devrions être en mesure de comprendre cela, pour les accueillir.

C’est notre grande difficulté. La population en France, et en Europe plus en général, est vieillissante ; elle est très inquiète devant la mort, la disparition, devant l’avenir : elle ne sait plus faire confiance à la jeunesse. Et elle veut garder surtout ses postes de responsabilité et ses acquis. Ceux qui arrivent sont jeunes et ils font peur. Mais il y a surtout un manque de projet de société en France et en Europe : qui sommes-nous, que voulons-nous ?

En effet, nous avons tout. On est comme des enfants gâtés qui ne savent plus choisir un cadeau pour leur anniversaire, puisqu’ils ont tout. On n’a plus d’envies, de désirs. La seule chose qu’on sait, c’est qu’on veut garder ce qu’on a et le seul désir est de rester comme on est. C’est une attitude de gens presque morts. Tandis que ceux qui arrivent sont jeunes, ils ont de l’énergie, ils désirent plein de choses, ils ont envie de vivre, un désir bien plus puissant que le nôtre. Et pour cela, ils font peur.

Le problème principal est donc à mon avis que nous ne savons plus qui nous sommes et ce qu’on veut devenir.

Sur le plan religieux aussi, en France, on s’est tourné vers des idoles qui ne donnent pas la joie et on vit en revanche une profonde solitude et on est plongé dans la peur. On a renié sa foi. Il y a ce problème de fond dont les migrants ne sont pas responsables.

Ceux qui arrivent, les chrétiens d’Afrique subsaharienne ou d’autres religions, sont profondément croyants, savent ce qu’ils veulent et sont aussi ambitieux et veulent construire leur vie.

Nous ne pouvons pas donner la responsabilité aux migrants de cette situation causée par les manquements des français. Et d’ailleurs, nous ne pouvons pas demander d’avoir toujours tous les bénéfices et eux ils doivent fournir tous les efforts. Nos pays et nos églises ont en effet bénéficié largement des ressources des pays d’où les étrangers viennent.

  • La peur des étrangers n’est surtout pas la peur du terrorisme, identifié à l’islam, et dont la France a été frappée ces dernières années ?

Certainement il y a la peur de l’islam. Il y a une laïcité de plus en plus militante. Au début, la laïcité devait garantir à tous la possibilité de vivre et d’exprimer sa propre religion. Aujourd’hui, la laïcité française est devenue le refus de ce qui est religieux, elle voudrait qu’on ne parle plus de religion ; c’est une attitude critique et agressive envers les religions.

On ne peut pas parler de la question religieuse et cela est bien dommage.

Cela empêche un dialogue sincère avec les religions et avec l’islam pour exprimer ce qui fait problème chez eux. Et leur donner la possibilité de répondre, de s’exprimer et de discerner. Il faut remarquer que les terroristes qui ont frappé la France ces dernières années étaient en grande partie nés en France, certains étaient même baptisés.

Cela nous pose une question fondamentale et montre un échec de dialogue et d’intégration. Le problème ne vient donc pas des immigrés qui arrivent aujourd’hui, mais il faut se poser la question suivante : comment faire pour que ces jeunes nés en France puissent se sentir comme nos compatriotes, comme des français ?

L’État devrait avoir comme rôle, celui de protéger la possibilité pour chaque personne de vivre sa religion ; mais aujourd’hui, il y a une grande difficulté à exprimer d’une manière publique sa propre foi. Il faudrait que les chrétiens en premier lieu retrouvent un équilibre entre la dimension personnelle et sociale de la foi.

Une foi chrétienne, en effet, qui se replie sur une dimension privée et individualiste sans impact social demeure une difficulté importante pour ces personnes qui ont une conception plus totalisante de leur foi. Ce fait pousse les jeunes à un repli identitaire et religieux lié à leur race, en identifiant le christianisme avec les blancs et l’esclavagisme d’une part, et l’islam avec l’Afrique, d’autre part.

Voilà une des raisons qui pousse beaucoup de jeunes à se révolter contre l’islam de leurs pères et se radicalisent, en refusant la société française actuelle comme les jeunes des années ’70 refusèrent la société de leurs pères.

  • Merci, Monseigneur Benoist, pour cet entretien si riche et si profond sur les défis de l’évangélisation dans l’archidiocèse de Paris.

(Propos recueillis par Antonietta Cipollini)

 

 

 

11/02/2020