Entretien avec Mme Pélagie Nogol

 

Mme Pélagie Nogol est professeur permanent de l’École des Sciences de la Santé auprès de l’Université Catholique d’Afrique Centrale (Yaoundé) ; elle est en même temps Consultante dans les domaines des sciences infirmières. Nous nous sommes adressés à elle car nous l’estimons et nous connaissons ses compétences professionnelles ainsi que l’amour avec lequel elle veille depuis plus de trente ans sur la formation intégrale du personnel de santé.

 

separador flor oro3

 

  • Pourriez-vous nous présenter brièvement le système de santé du Cameroun ?

Le système de santé camerounais, dont l’organisation actuelle a été définie en janvier 1989 par le Ministère de la Santé publique, se présente sous la forme d’une pyramide avec différents niveaux : Central, Régional et Périphérique/Local. Il s’articule ensuite en trois sous-secteurs. Il y a d’abord le sous-secteur public qui comprend des hôpitaux publics et quelques structures sanitaires sous-tutelle d’autres départements ministériels (par exemple celles relevant du Ministère de la Défense). Il y a ensuite un sous-secteur privé qui regroupe les structures sanitaires privées à but non lucratif (les établissements confessionnels ou ceux créés par les ONG) et celles à but lucratif. Ce secteur offre des services chers et que seuls les plus riches peuvent s’offrir. Il y a enfin le sous-secteur de la médecine traditionnelle dont la structuration et la réglementation restent en cours. Plusieurs problèmes minent encore cette composante de la santé, notamment la méfiance entre les tradipraticiens et les professionnels de la médecine moderne et la mystification des pratiques de ces soi-disant guérisseurs traditionnels en vue souvent d’intérêts pécuniaires.

  • Quels sont les grands défis auxquels le système de santé du Cameroun entend faire face ?

Parmi les grands défis, nous retenons l’accès aux soins pour toutes les couches de la population et la couverture sanitaire universelle ainsi que la réduction de la morbi-mortalité des couches les plus vulnérables. Nous n’oublions pas ensuite la pratique d’une gestion efficace et efficiente dans les formations sanitaires et le renforcement infrastructurel en qualité et en quantité.

En vue d’atteindre ces objectifs, le Ministère de la Santé a formulé quelques orientations consistant à établir les priorités de santé publique, à favoriser les médicaments essentiels et génériques, à renforcer les politiques de contrôle de médicaments, d’éducation et de prévention, à lutter contre la corruption et les inégalités en matière d’accès aux soins, à former le personnel de santé et à mettre en place des règles strictes d’exercice de la médecine.

  • Comment la grave crise économique et les résistances culturelles influencent la mise en application des orientations ministérielles ?

Même si certaines de ces actions ont déjà été entreprises, les résultats tardent à venir. Notre pays vit en effet dans une crise économique renforcée par une inflation généralisée, ce qui diminue le pouvoir d’achat. Beaucoup de ménages ne peuvent plus facilement accéder aux soins ; en plus de cela, les problèmes de la corruption et du marchandage ainsi que le trafic d’influence restent encore des gros goulots d’étranglement dans l’implémentation des propositions ministérielles.

Les résistances culturelles expliquent également le retard dans l’application des orientations ministérielles. En effet, beaucoup de Camerounais ignorent encore le système de couverture sanitaire universelle. Certaines pratiques médicales en outre font encore l’objet de divisions dans nos cultures traditionnelles. Beaucoup de personnes s’en remettent aux forces ancestrales et mythiques pour se soigner et confondent parfois ce mysticisme avec les pratiques médicales traditionnelles qui étaient au contraire bien différentes.

  • La sensibilisation des populations et la formation du personnel de santé sont-elles prises suffisamment en compte ?

Certains cas alarmants de mauvais accueil des patients qui ont dernièrement défrayé la chronique nous montrent clairement que la sensibilisation des populations ainsi que la motivation du personnel de santé ne sont pas suffisantes. Les comportements actuels des populations (panique, manque de disponibilité à écouter et à mettre en pratique…) face aux campagnes de vulgarisation relatives aux infections, au VIH et aux maladies chroniques émergentes, montrent clairement que les équipes médicales ont encore énormément de travail à accomplir.

Les attitudes des personnels de santé laissent également à désirer dans un contexte marqué par la course effrénée à l’argent : le soin et le malade ont été relégués au second plan et les finances au premier. Du coup, entre déontologie médicale en crise, absence de conscience professionnelle et mauvaise rémunération du personnel, les formations sanitaires se trouvent avec de nombreuses “brebis-galeuses”. Le personnel ne reste sérieux qu’en cas de planification d’une visite ministérielle ou d’un passage du “patron”. Même si certains font de réels efforts pour rester professionnels et consciencieux, beaucoup restent encore loin des attitudes et des aptitudes attendues.

  • Ces dernières années, plusieurs malades oncologiques m’ont confié leur peine face à la rareté d’appareils de radiothérapie. Qu’en est-il au juste sur le terrain ?

Les appareils de radiographies utilisés pour les soins oncologiques sont peu disponibles au Cameroun. En effet, malgré les efforts, ces appareils qui coûtent énormément cher, demeurent rares et difficiles d’accès car cela demande toute une logistique et des échanges administratifs lourds avec les pays étrangers pourvoyeurs de ces infrastructures.

Concernant le matériel disponible, il est mal entretenu : ces appareils tombent en panne étant donné qu’ils ne sont pas convenablement utilisés et maintenus. Parfois, les contrôleurs manquent d’objectivité et précisent que ce matériel est en bon état et non en panne, alors que la réalité en est toute autre car, très souvent, c’est en voulant s’occuper d’un patient que l’on constate réellement cette panne. Il y a donc beaucoup d’irrégularités et de flou dans l’acquisition de ces appareils, et encore dans la formation du personnel pour bien les entretenir.

  • Le secteur pharmaceutique semble être assez bien implanté au Cameroun. Pourquoi le marché des “faux médicaments” ne fait qu’augmenter ?

Selon plusieurs institutions et médias, l’Afrique est devenue le terrain préféré des trafiquants de “faux médicaments” qui font énormément d’affaires. L’environnement économique actuel marqué par une forte inflation favorise ce business car les populations ont des difficultés à s’approprier des médicaments à la pharmacie.

Elles ont une grande préférence pour ceux issus du “marché noir” auprès des vendeurs ambulants ou de petits kiosques montés en bordure de route. Les prix sont plus abordables que ceux des pharmacies, mais les produits sont souvent périmés car pas réellement contrôlés par les vendeurs dont le seul objectif est de faire du chiffre. Ce marché contrefait représente “près de 60% des médicaments consommés en Afrique” selon le Président de l’Ordre National des Pharmaciens.

Souvent la péremption de ces produits vendus dans le marché informel a des conséquences désastreuses comme les décès des consommateurs. C’est pour cette raison que les autorités sanitaires font des efforts pour démanteler ce trafic de faux médicaments, mais la tâche n’est pas simple car il s’agit d’un circuit commercial très puissant et bien organisé.

  • Merci beaucoup, Mme Pélagie, d’avoir accepté d’échanger des idées avec nous. Merci surtout pour votre persévérance et votre engagement auprès des jeunes générations en vue de la promotion de la santé au Cameroun.

Merci plutôt à la Communauté Redemptor hominis pour tous les efforts qu’elle ne cesse de déployer pour le bien des populations du Cameroun en général et de Mbalmayo en particulier.

(Propos recueillis par Franco Paladini)

 

 

 

18/09/2024