La Bienheureuse Victoire Rasoamanarivo

Première partie

 

“Le mariage chrétien est indissoluble”

Tous croyaient que le mariage de Rasoa avec Radriaka donnerait vie à une famille heureuse. Il n’en sera pas ainsi : ils ne connaîtront pas la joie d’avoir des enfants et encore pire le mari s’enfonce dans la boisson et dans une conduite immorale.

Malgré l’enfer de la vie quotidienne, jamais une lamentation ne sort des lèvres de Victoire. Tous les témoignages concordent qu’il ne s’agit pas d’une passivité résignée : “Elle faisait ce qu’elle pouvait pour convertir son mari des puissances mauvaises qui l’enchaînaient”. Le seul reproche que ses domestiques lui entendent faire à son époux concerne le préjudice qu’il inflige à sa dignité de commandant. Mais jamais une allusion aux affronts qu’elle-même doit subir.

L’indignation du Premier ministre pour le comportement de son fils est telle que, d’accord avec la reine, il décide d’annuler le mariage et de rendre la liberté à Victoire. La réaction de la jeune femme va plonger tous dans l’étonnement : “Le mariage chrétien est indissoluble, il a été institué par Dieu et béni par l’Église. Les hommes n’ont aucun pouvoir sur lui”. Éveiller le bon cœur de son mari en vue de sa conversion est considéré par Rasoa comme un devoir de sa vocation.

Oraison et charité

En 1876, Rasoa intègre le groupe des femmes catholiques. Ce mouvement de spiritualité mariale vise à l’approfondissement de la foi par des retraites et le service des indigents. Victoire en est la première présidente, aimée et respectée à cause de sa force de caractère et de l’intensité de sa prière. En plus de la participation quotidienne à la messe et des longues heures d’adoration au Saint-Sacrement, Victoire a prié toute sa vie le rosaire.

Nous avons des carnets où elle inscrivait ses intentions de prière. Les plus fréquentes concernent sa propre conversion. Les autres demandes ont trait à la conversion de son mari et des membres de sa famille. Enfin les besoins de l’Église et la libération des hommes écrasés par la souffrance. La prière est ainsi pour Rasoa un tremplin qui la lance encore plus au cœur du monde.

Elle connaît par nom tous les indigents de la paroisse, les visite régulièrement et y entraîne parfois son mari, suscitant stupeur chez les gens. Après avoir découvert l’existence d’un groupe de lépreux qui vivent isolés hors de la ville, les malades ne croient pas à leurs yeux quand ils voient Victoire venir à leur rencontre et s’activer pour leur construire une maison. Défiant les bien-pensants, elle apporte régulièrement la nourriture aux prisonniers et leur enseigne le catéchisme.

Sa patience et son calme serein, sa forte personnalité unis à son dévouement à courir au secours des marginalisés, arrivent à susciter admiration même chez certains protestants. Le Premier ministre, fasciné par son sens de la réalité, prend parfois conseil auprès d’elle sur des questions épineuses qu’il doit résoudre.

“Sanctifions-nous nous-mêmes d’abord”

Rien d’étonnant donc si les missionnaires français, au moment où ils doivent quitter l’île en 1883, à cause de la première guerre franco-malgache, confient à Rasoa la mission de veiller sur la jeune communauté :

“Quand le Christ fut remonté au ciel, Marie resta sur terre pour encourager les apôtres. De même, pendant l’absence des missionnaires, tu dois être l’ange gardien de la Mission catholique et soutenir les fidèles”.

L’Église est sans prêtres, sans Eucharistie ; dans ce milieu hostile où les catholiques sont accusés de trahison, c’est dans la prière et dans l’écoute de la parole de Dieu que Victoire trouve, comme autrefois, le réconfort et le courage pour affronter la nouvelle persécution : des chapelles sont incendiées, les lépreux sont chassés de leur maison, les enfants des écoles catholiques sont forcés à aller en celles protestantes.

À Antananarivo, les églises sont fermées et gardées par l’armée. Après avoir protesté auprès de la reine, Victoire se rapproche calmement des hommes armés et leur dit : “Si vous devez verser du sang, commencez par le mien”. Abasourdis devant cette réaction, les militaires ouvrent l’église ; elle y entre suivie de tous les fidèles.

La détermination de Victoire contribue à la constitution d’un noyau de jeunes laïcs, l’Union Catholique, prêts à assumer leurs responsabilités pour soutenir leur Église.

Tout au début, alors qu’en brousse les fidèles abandonnent l’Église catholique, considérée comme l’Église des Français, les avis sont divisés sur la conduite à tenir. C’est alors qu’on se tourne vers Victoire qui s’exprime ainsi : “Sanctifions-nous nous-mêmes d’abord, puis nous nous occuperons ensemble de sanctifier les autres”. Les paroles de Victoire sont approuvées à l’unanimité. Elle écrit aussi une lettre aux catéchistes : “N’ayez pas peur, car les persécutions et l’Église catholique sont deux choses inséparables comme le grain de beauté et la peau”.

Le retour des missionnaires

Seulement plus tard, Victoire commence à parcourir l’île pour encourager les communautés catholiques, pour s’assurer qu’elles bénéficient d’une bonne catéchèse et les défendre face aux abus de l’administration. Elle leur explique en particulier :

“Une chose est la prière, autre chose la nationalité. Ce sont les Français qui font la guerre aux Malgaches, mais non en tant que catholiques”.

C’est tout un travail de maturation de la foi qui se réalise. L’Église n’est plus perçue comme française, mais comme universelle. Les fidèles prennent conscience du rôle que peuvent assumer les laïcs.

Quand les prêtres sont réadmis trois ans plus tard, ils trouveront une communauté vivante de fidèles profondément attachés à leur foi. Victoire elle-même reconnaît que si elle était devenue religieuse comme elle l’avait espéré, rien de tout cela n’aurait été possible : Dieu avait donc d’autres projets pour elle.

Le président de l’Union Catholique présente Victoire au nouvel évêque avec ces paroles :

“En votre absence, Madame Victoire a été la mère de tous les chrétiens. C’est elle qui a été notre chef et nous a protégés efficacement contre nos persécuteurs”.

Une vie pauvre et effacée

Depuis le retour des pères, Victoire s’efface le plus possible. Elle vit retirée dans sa maison avec ses esclaves devenus ses frères et sœurs en Christ. Elle abandonne ses tournées en brousse et multiplie celles aux pauvres. Ce qui ne change pas dans son emploi du temps, ce sont les longues heures consacrées à l’oraison chaque jour.

Quelques années après le retour des missionnaires, la fidélité de Victoire à son mari est récompensée. En 1888, il fait une grave chute ; lorsqu’il devient évident que ses blessures sont mortelles, il demande le baptême. En absence du prêtre, en tournée dans un village lointain, c’est Victoire, après tant d’années de sacrifices, qui lui administre le baptême.

Elle passe les six années suivantes à prier, à servir et à refuser tout compromis en matière de foi. Finalement, à 46 ans, cette femme forte et courageuse retourne paisiblement auprès du Christ. À sa mort, le 21 août 1894, grand fut l’étonnement de constater qu’elle ne possédait plus rien : son immense fortune, elle l’avait entièrement distribuée aux pauvres.

La vie de Victoire a été brève, mais elle a pu donner un exemple extraordinaire de foi et de donation généreuse. Saint Jean-Paul II l’a définie comme “une vraie missionnaire” et “un modèle pour les fidèles laïcs d’aujourd’hui”.

À nous tous, elle rappelle la beauté et la fécondité de la fidélité au Christ et à l’Église.

Franco Paladini

 

 

   

“Comme Église, nous voulons imiter l’attitude de dialogue de votre concitoyenne, la bienheureuse Victoire Rasoamanarivo, que saint Jean-Paul II a béatifiée au cours de sa visite il y a trente ans. Son témoignage d’amour pour sa terre et ses traditions, le service des plus pauvres comme signe de sa foi en Jésus-Christ nous indiquent le chemin que nous sommes aussi appelés à parcourir”.

(Pape François, Antananarivo: rencontre avec les autorités, la société civile et
le corps diplomatique
, 7 septembre 2019)

   

 

  

 

29/07/2025