Le cas de Baba Simon, missionnaire aux pieds nus*

 

Dans l’Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi, Paul VI mettait en exergue le lien étroit qui existe entre le témoignage et l’annonce. La Bonne Nouvelle – prévenait le Pape – doit être avant tout proclamée par le témoignage. Elle fera surgir les interrogations silencieuses et les questions explicites qui appelleront à donner “les raisons de son espérance”. Témoignage de vie et annonce explicite se compénétreront et renverront continuellement l’un à l’autre[1].

L’annonce crée, justifie et purifie le témoignage. À son tour, le témoignage ne rend pas seulement l’annonce crédible et intelligible, mais il permet aussi de progresser dans la compréhension du message qui, sans le témoignage, resterait comme figé dans des formules abstraites.

Il faut lire cela en analogie avec ce que proclame le Concile quant à la nature et à l’objet de la Révélation.

La Constitution dogmatique Dei Verbum, en effet, affirme :

“Cette économie de la Révélation se fait par des actions et des paroles si étroitement liées entre elles, que les œuvres accomplies par Dieu dans l’histoire du salut rendent évidentes et corroborent la doctrine et l’ensemble des choses signifiées par les paroles, et que les paroles proclament les œuvres et font découvrir le mystère qui s’y trouve contenu”[2].

La compréhension d’une annonce ou d’un texte exige donc de ne pas être renvoyée à l’infini à une autre annonce ou à un autre texte.

De même, on ne trouve pas la signification d’un témoignage dans le renvoi continuel à d’autres témoignages ; mais c’est dans le lien intime qui unit événements et paroles que nous pouvons nous insérer dans le cercle herméneutique et procéder vers une intelligence plus profonde de la révélation divine, si toutefois nous la lisons avec le même esprit dans lequel événements et paroles se sont manifestés[3].

Naturellement, cette herméneutique s’applique aussi à l’Exhortation apostolique post-synodale de Benoît XVI Africae munus. 

Dans le chapitre final de l’Exhortation apostolique, le Pape rappelle :

“L’annonce de l’Évangile doit retrouver l’ardeur des débuts de l’évangélisation du continent africain. … Avec gratitude, il faut se mettre à l’école de l’enthousiasme de nombreux missionnaires qui, pendant plusieurs siècles, ont sacrifié leur vie pour apporter la Bonne Nouvelle à leurs frères et sœurs africains”[4].

En continuant, Benoît XVI affirme :

“Pour que cela advienne, il est indispensable d’employer de nouvelles méthodes qui sont à notre disposition aujourd’hui. … (En même temps,) il faut aussi toujours se rappeler qu’aucun moyen ne peut ni ne doit se substituer au contact personnel, à l’annonce verbale, ainsi qu’au témoignage d’une vie chrétienne authentique. Ce contact personnel et cette annonce verbale doivent exprimer la foi vive qui engage et transforme l’existence, et l’amour de Dieu qui touche et rejoint chacun tel qu’il est”[5].

Parler de “foi vive qui engage et transforme l’existence” touche directement le thème de la sainteté. Ici Africae munus de Benoît XVI et Ecclesia in Africa de Jean-Paul II se rencontrent abordant le noyau incontournable de la sainteté de celui qui annonce l’Évangile.

En effet,

“tout missionnaire n’est authentiquement missionnaire que s’il s’engage sur la voie de la sainteté. Tout fidèle est appelé à la sainteté et à la mission. L’élan renouvelé vers la mission ad gentes demande de saints missionnaires. Il ne suffit pas de renouveler les méthodes pastorales, ni de mieux organiser et de mieux coordonner les forces de l’Église, ni d’explorer avec plus d’acuité les fondements bibliques et théologiques de la foi : il faut susciter un nouvel ‘élan de sainteté’ chez les missionnaires et dans toute la communauté chrétienne”[6].

“L’Église en Afrique ne cherche aucun avantage pour elle-même. La solidarité qu’elle pratique tend à se dépasser elle-même, à prendre les dimensions spécifiquement chrétiennes de la gratuité totale, du pardon et de la réconciliation. L’Église cherche à contribuer à la conversion de l’humanité en l’amenant à s’ouvrir au plan salvifique de Dieu par son témoignage évangélique accompagné d’activités caritatives au service des pauvres et des petits. Agissant de la sorte, elle ne perd pas de vue la primauté de la transcendance et des réalités spirituelles qui sont les prémices du salut éternel de l’homme”[7].

Sur la base de cette union étroite entre parole et témoignage, sainteté et mission, Benoît XVI lance un appel afin

“que la mémoire des grands témoins qui ont donné leur vie au service de l’Évangile et du bien commun ou pour la défense de la vérité et des droits humains soit gardée et fidèlement rappelée. À cet égard, les saints sont les véritables étoiles de notre vie, eux qui ont su vivre dans la droiture. Ils sont des lumières d’espérance. Certes, Jésus-Christ est la lumière par antonomase, le soleil qui se lève sur toutes les ténèbres de l’histoire. Mais pour arriver jusqu’à Lui nous avons besoin aussi de lumières proches – de personnes qui donnent une lumière en la tirant de sa lumière et qui offrent ainsi une orientation pour notre traversée”[8].

La vocation missionnaire de Simon Mpeke

Dans le contexte de ce cercle herméneutique entre sainteté et mission, il est intéressant de connaître la figure de Baba Simon[9].

À l’occasion de son voyage apostolique au Cameroun, le Pape Benoît XVI a explicitement indiqué, par ces mots, Baba Simon comme authentique modèle de sainteté et témoignage pour tous les prêtres et consacrés d’Afrique :

“La vie consacrée est une imitation radicale du Christ. Il est donc nécessaire que votre style de vie exprime avec justesse ce qui vous fait vivre et que votre activité ne cache pas votre identité profonde. N’ayez pas peur de vivre pleinement l’offrande de vous-mêmes que vous avez faite à Dieu et d’en témoigner avec authenticité autour de vous. Un exemple vous stimule particulièrement à rechercher cette sainteté de vie, celui du père Simon Mpeke, dit Baba Simon. Vous savez combien ‘le missionnaire aux pieds nus’ dépensa toutes les forces de son être dans une humilité désintéressée, ayant à cœur de secourir les âmes, sans s’épargner les soucis et les peines du service matériel de ses frères”[10].

Celui qui fut appelé le Père des Kirdis nous livre une intelligence des textes du Magistère de l’Église en général et sur l’Afrique en particulier, et nous offre une exégèse vivante que la spéculation intellectuelle à elle seule ne parvient pas à nous fournir.

Cette figure nous montre tout son intérêt dans la vie de l’Église d’aujourd’hui pour la simple raison qu’en elle on peut lire en filigrane la préfiguration et l’accomplissement du Concile Vatican II et on peut aussi constater la validité de l’interprétation du Pape Benoît XVI qui a parlé de cet événement ecclésial comme d’un “processus de nouveauté dans la continuité”[11].

En lui nous pouvons voir, en effet, comme dans un miroir, l’image de l’Église en Afrique, ainsi que l’exégèse conciliaire et les Synodes africains l’ont indiqué.

Barsotti qui, presque quarante ans avant l’interprétation du Concile donnée par Benoît XVI, avait parlé d’un renouveau dans la continuité, refusant une prétendue division entre une Église préconciliaire et une autre postconciliaire, a beaucoup insisté sur le fait que le renouveau de l’Église, et par conséquent la réalisation du Concile, plus que d’une production de documents ou d’une réforme structurelle descend du fruit de la sainteté d’hommes nouveaux en qui parole et témoignage s’unissent et ne se séparent pas[12].

L’intérêt pour la figure de Baba Simon est double : d’une part, il appartient à ce groupe de huit Camerounais qui, les premiers, reçurent l’ordination sacerdotale[13]. D’autre part, Baba Simon peut être considéré comme le premier prêtre missionnaire camerounais. Le premier qui, sur les traces d’Abraham, quitte sa terre, sa famille, sa culture, son Église locale pour aller vers une terre lointaine où il deviendra le Père d’un peuple[14].

En raison de la variété de son paysage, de ses différences climatiques, du grand nombre de langues parlées et de la multiplication des ethnies ; de l’opposition des origines, des cultures, des traditions, des expériences religieuses ; en raison des diverses stratifications sociales, des différentes conditions de développement économique et des institutions socio-politiques ; pour toutes ces raisons et d’autres encore, le Cameroun est considéré comme une véritable “Afrique en miniature”.

Il est important de bien savoir cela pour mettre en évidence le caractère d’exode authentique qui intervient au moment où Baba Simon part du Sud-Cameroun pour aller vivre au Nord du pays.

Si l’on ne connaît pas le lieu où se déroule cette histoire, il est impossible de comprendre le voyage profondément missionnaire de Baba Simon.

Emilio Grasso

(À suivre)

 

 

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* Cet article a été publié in “Studia Missionalia” n. 62 (2013) 199-216.

[1] Cf. Evangelii nuntiandi, 21-22.

[2] Dei Verbum, 2.

[3] Cf. Dei Verbum, 12.

[4] Africae munus, 164.

[5] Africae munus, 166.

[6] Ecclesia in Africa, 136.

[7] Ecclesia in Africa, 139.

[8] Africae munus, 158.

[9] Cf. J.-B. Baskouda, Baba Simon. Le Père des Kirdis, Éd. du Cerf, Paris 1988. L’auteur fut l’un des premiers élèves de Baba Simon et celui en qui il avait placé ses plus grands espoirs.

[10] Benoît XVI, Comme saint Joseph... Homélie lors des vêpres à Yaoundé (18 mars 2009), in “La Documentation catholique” n° 2422 (2009), 377.

[11] Cf. Benoît XVI, Réflexions sur une année de la vie de l’Église et du monde. Discours à la Curie romaine (22 décembre 2005), in “La Documentation catholique” n° 2350 (2006), 61.

[12] Cf. E. Grasso, Fondamenti di una spiritualità missionaria. Secondo le opere di Don Divo Barsotti, Università Gregoriana Editrice (Documenta Missionalia 20), Roma 1986, 45-49.

[13] Cf. J. Criaud, La geste des Spiritains. Histoire de l’Église au Cameroun 1916-1990, Publications du Centenaire, Yaoundé 1990, 157.

[14] Plus précisément, à côté de Baba Simon il faut aussi considérer le père Alexis Atangana, missionnaire des Oblats de Marie Immaculée, cf. E. Mveng, Histoire du Cameroun, CEPER, Yaoundé 1985, 231.

 

 

 

09/08/2020