Le cas de Baba Simon, missionnaire aux pieds nus

 Première partie

 

C’est pour cette raison qu’à cet égard le pasteur Kä Mana parle de Baba Simon comme d’un “homme pont”.

Pour Kä Mana,

“Baba Simon a établi un pont entre deux mondes qui se connaissaient à peine, deux populations dont l’une, celle des Kirdis, souffrait des préjugés défavorables et dévalorisants de la part de ceux qui se pensaient supérieurs de par leur appartenance ethnique, leur relation avec le monde occidental et leur foi chrétienne enracinée. Arrivé au nord, Baba Simon eut le choc de sa vie : il se rendit compte que le peuple vers lequel il venait pour annoncer la parole de Dieu était un peuple profondément religieux et qu’il recelait en son sein d’immenses et profondes richesses spirituelles. Il se sentit comme un serviteur inutile qui devait tout de suite se mettre à l’école des grands maîtres spirituels qu’étaient les prêtres traditionnels Kirdis. Il établit ainsi un pont entre l’univers culturel et spirituel Kirdi et l’univers moral et spirituel chrétien. Il installa entre les Kirdis et lui des liens de respect et de confiance mutuels. Il s’implanta dans cette région non comme un maître de la Vérité absolue et splendide à livrer mais comme le témoin de Jésus-Christ dont la vie même devait être un message. Et ce message fut bien compris par les Kirdis. Les prêtres traditionnels comme les populations Kirdis dans leur ensemble comprirent que Baba Simon était un homme roc : celui sur qui on pouvait bâtir une relation humaine fructueuse et enrichissante”[1].

Simon Mpeke naît en 1906, à Log Batombé, un village situé dans la forêt très dense du Sud-Cameroun.

Après avoir achevé ses études primaires à l’école de la mission catholique d’Edéa, Simon Mpeke travaille comme moniteur pendant quelques années avant d’entrer au séminaire, en 1924.

“Un soir de l’an 1923, en compagnie de ses collègues, Mathias Bell, Oscar Misoka et Jean-Oscar Aoué, il observe la photo d’un prêtre noir sur une page d’un journal. La surprise est totale. Tous les efforts déployés par les Pallottins pour former un clergé camerounais de 1890 à 1914 n’ont donné aucun résultat. Bien au contraire, le décès du premier candidat à la prêtrise, André Toko, par noyade en 1893, avait laissé croire que le Noir, accablé par la malédiction de Cham, ne serait jamais ordonné prêtre. À cette vue, Baba Simon se sent comme submergé par une grâce spéciale. Il prend alors la décision suivante : ‘Ou mourir ou devenir prêtre’. Décision qu’il ne tarde pas à soumettre au directeur de son école, Thomas Omog et au chef-catéchiste, Paul Makoundou qui l’encouragent. Mais il fallait aussi l’avis du curé de la mission d’Edéa, le père Pierre Young. Le père Young entreprit de lui apprendre le latin ainsi qu’à ses camarades avant de les faire inscrire au petit séminaire de Mvolyé à Yaoundé. Le 8 août 1924, ils quittaient Edéa pour Yaoundé, et commençaient leur formation de prêtre. En 1927, Baba Simon poursuivit sa formation au grand séminaire saint Laurent de Mvolyé où il reçoit la tonsure en 1931, les ordres mineurs en 1933, le diaconat en avril 1934 et l’ordination sacerdotale le 8 décembre 1935”[2].

Vicaire dans différentes missions catholiques, il gagne ensuite la mission de New-Bell, à Douala.BabaSimon missionnaire 2 2a

Les premières années de son ministère, l’abbé Simon Mpeke laisse une empreinte particulière parmi les novices du nouvel Institut des “Sœurs Servantes de Marie de Douala”. “La parole était d’or et convaincante. Il parlait d’expérience, les prenait pour ses petites sœurs et partageait avec elles son expérience de Dieu. Il les encourageait et les amenait par une pédagogie à lui, à persévérer”[3].

Nommé curé, il y fonda pratiquement la mission. Il faut souligner dans cette période son rôle lors des émeutes d’indigènes et tueries coloniales à Douala en mai 1955 et notamment à New-Bell.

“On ne compte pas tous ceux qui ont été liquidés et abandonnés dans la forêt, enterrés souvent à la hâte dans des fosses communes. Tout comme ceux qui moururent dans les centres d’internement d’Eséka, de Mokolo, de Mantum ou de New-Bell, où ils étaient envoyés. Des villages entiers furent rayés de la carte et toute une forme de vie éteinte”[4].

Lors de ces émeutes, Simon Mpeke organise des messes de requiem pour les défunts, ceux signalés par leurs familles. Pendant les homélies, il cherche à mettre le calme, la paix dans les cœurs, l’esprit de compassion. Il invite ses ouailles à prendre le Christ comme modèle, base solide et durable d’une réconciliation parfaite et d’un amour indéfectible[5].

En 1947, l’abbé Simon Mpeke lit, par hasard, un article où il apprend l’existence de populations païennes au Nord-Cameroun.

Il existe une profonde différence entre le Sud et le Nord du pays. Le Sud notamment, en majorité Bantou, était en grande partie passé au christianisme, tandis que le Nord, habité par des populations d’origine soudanaise, était devenu un fief de l’Islam[6].

Les populations de la montagne, demeurées liées aux religions traditionnelles, étaient appelées Kirdis, “païens”, avec une connotation péjorative, par les conquérants foulbés, musulmans.

La lecture de cet article fut l’événement qui marqua la vie de Simon Mpeke. Dès lors, selon son propre témoignage, il sent naître en lui une grande sympathie à l’égard de ces populations.

Il insiste à plusieurs reprises auprès de l’évêque de Douala pour partir, mais l’accord ne lui est pas donné. Il semble que cela ne soit pas très prudent et que les conditions de ce départ ne soient pas réunies.

Dans une interview, le même abbé Simon Mpeke explique comment son angoisse missionnaire unie à l’estime pour les Petits Frères lui a donné la soif de partir pour aller parmi les Kirdis :

“C’est la lecture d’un rapport officiel d’un administrateur français fixé à Maroua qui m’a poussé à venir ici. Il décrivait les populations Kirdis avec admiration, relevant leur droiture, leur monogamie quasi constante. Je me suis dit que ces hommes étaient prêts à recevoir la Bonne Nouvelle”[7].

L’abbé Simon continue d’insister. Sa persévérance parvient enfin à ébranler le nouvel évêque de Douala, Mgr Thomas Mongo.

“Tu demandes toujours à aller au Nord-Cameroun – lui dit finalement Mgr Mongo –. Je ne te permets pas d’y aller, mon ami. C’est moi qui t’y envoie. Si là-bas on te demande pourquoi tu es venu, tu diras que c’est Mgr Mongo qui t’a envoyé, car je pense que notre christianisme au Cameroun ne sera solide que lorsqu’il reposera sur deux pieds : le Nord et le Sud. Pour moi, c’est une mission que je commence”[8].

Envoyé par son évêque, l’abbé Mpeke part.

À Douala, l’abbé Simon avait été frappé par la spiritualité et par la façon de travailler des Petits Frères de Jésus, par leur manière d’entrer en contact direct et profond avec les habitants du quartier.

Pendant un certain temps, il pense lui-même entrer et vivre dans leur fraternité.

Grégoire Cador, suite à ses recherches qui se sont développées pendant presque douze ans, a bien reconstruit la découverte de Charles de Foucauld de la part de Baba Simon.

En février 1951, Petite Sœur Magdeleine vient à Douala et, à l’invitation de Mgr Bonneau lui-même, elle rencontre l’abbé Simon avec lequel elle lance le projet d’une fraternité ouvrière à New-Bell. Frère Jacques Legrand, qui accueillera Simon au Nord-Cameroun huit ans plus tard, participe au voyage et célèbre la messe dans l’église de New-Bell. Après avoir fréquenté et accompagné la communauté des Petites Sœurs de Foucauld, avec lesquelles il était en parfait accord, Simon rencontre le père Voillaume pour la première fois en mars 1953, à Douala. La rencontre est tellement encourageante que Simon obtient de son évêque une année sabbatique qu’il passera en France et à El-Abiodh, en Algérie, où il fera son noviciat en vue d’être admis à l’Institut séculier. Depuis 1954 il figure dans l’annuaire officiel des prêtres de “Jesus Caritas”. En janvier 1956, à Makak (Cameroun), à la fin de la retraite prêchée par René Voillaume aux prêtres diocésains de Douala, Simon, qui ayant déjà fait son noviciat deux années auparavant, attendait seulement la décision de quelques autres de suivre eux aussi ce nouveau chemin, prononce ses premiers vœux et devient le premier responsable régional pour l’Afrique de la Fraternité “Jesus Caritas”  africaine naissante. En octobre de la même année, il entre au Conseil international de l’Union. Désormais, il va développer lui aussi une stature universelle qu’il conservera jusqu’à sa mort. Le 23 juillet 1962, Simon Mpeke, devenu entre-temps “Baba Simon”, participant au mois de retraite en Palestine avec des prêtres venus des quatre coins de la planète, fera partie du premier groupe qui prononce la consécration perpétuelle, dans la basilique du Saint-Sépulcre, devant le Saint Sacrement, dans un grand désir de conformer leur vie à celle de Jésus Sauveur, obéissant jusqu’au sacrifice de la Croix, comme dit la formule consécratoire[9].

En février 1959, l’abbé Simon entame sa mission au Nord, à Mayo-Ouldémé, où une fraternité de Petits Frères est également présente.

Par la suite, à la demande de Mgr Plumey, l’abbé Simon gagne Tokombéré où le docteur Joseph Maggi s’est déjà installé pour fonder un hôpital.

Emilio Grasso

(À suivre)

 

 

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[1] Kä Mana, La nouvelle évangélisation en Afrique, Éd. Karthala/Éd. Clé, Paris-Yaoundé 2000, 133.

[2] J.-P. Messina, Une grande figure de la mission. Baba Simon, in “Spiritus” 39 (1998), 365.

[3] Cf. J. Criaud, La geste des Spiritains…, 192-193.

[4] H. J. Makon, Baba Simon. Un ancêtre de l’avenir des Églises d’Afrique, Newpress-Phyl, Douala 2012, 51.

[5] Cf. H. J. Makon, Baba Simon…, 52.

[6] Sur l’évangélisation du Nord-Cameroun, cf. Y. Plumey, Mission Tchad-Cameroun. L’annonce de l’Évangile au Nord-Cameroun et au Mayo Kebbi 1946-1986, Éd. Oblates, s.l. 1990. En particulier aux pp. 326-335 il est question de la mission de Baba Simon.

[7] G. Cador, L’héritage de Simon Mpeke. Prêtre de Jésus et frère universel, Lethielleux/Desclée de Brouwer, Paris 2009, 44.

[8] J.-B. Baskouda, Baba Simon..., 32-33.

[9] Cf. G. Cador, L’héritage de Simon Mpeke…, 39-42.

 

 

 

12/08/2020